Présentation au CÉMI, Université Laval, 5 février 2010 sur la Lettre LII de Marie de l’Incarnation à la Mère Jeanne-Françoise Le Vassor, 24 août 1641
La reconnaissance de l’autre sans accommodements raisonnables! L’expression «accommodements raisonnables» est devenue très connue au Québec. Ses nombreuses applications concernant les différentes religions ont suscité plusieurs réactions souvent négatives, si bien que le premier ministre a dû mettre sur pied le 8 février 2007 une commission d’enquête, la Commission Bouchard-Taylor. Quand nous lisons la Lettre LII de Marie de l’Incarnation avec la supérieure de la Visitation de Tours, datée du 24 août 1641, traitant de ses relations avec les autochtones de toutes plumes!, elle, l’immigrée, ne ressent pas de problème à s’ajuster à l’art de vivre amérindien. Pourquoi en est-il ainsi? Marie de l’Incarnation a développé : 1) un état d’esprit justement orienté vers l’autre, 2) fait d’émerveillement, 3) ce qui résulte en une reconnaissance de l’autre. Son état d’esprit
Marie de l’Incarnation est déjà tout accueil, dans cet état d’esprit qui cherche à créer des liens. Comme l’écrit Hélène Dorion dans L’étreinte des vents : «Nous avons la faculté de tendre de tout notre être – comme un arc – vers un autre être pour le rejoindre, de déployer que nous sommes – comme une voile - pour l’accueillir. Nous portons en nous la capacité de nouer des liens, de créer des correspondances et, par là, nous avons aussi la possibilité de les rompre .»
Pour Marie de l’Incarnation, c’est son «aimable Époux» qui régularise toutes ses relations. Elle ne cesse de clamer ses miséricordes à son égard. «Ô ma très-chère Mère, que les miséricordes de notre aimable Époux sont grandes en mon endroit!» (l. 3-4)
En même temps, elle est consciente que les sentiments sont autres qu’en France, il s’agit «non des sentimens sensibles car il n’y a point d’objets qui puissent flatter les sens»(l. 7-8) – la vie est rude en Nouvelle-France -, mais elle veut mentionner «des sentimens tous spirituels et tous divins» (l. 8-9) c’est à ce niveau qu’elle se situe, rien de moins. Elle l’admet clairement : «Nous voions néanmoins ici une espèce de nécessité de devenir sainte; ou il faut mourir, ou y prêter consentement.» (l. 12-13) Marie de l’Incarnation est établie dans un état d’esprit qui la prédispose à être proche des habitants de sa nouvelle contrée. Son émerveillement
Et même plus, elle développe un émerveillement, c’est-à-dire cette capacité à saisir ce qui est admirable et à promouvoir chez l’autre : «Nous habitons un quartier où les Montagnez, les Algonquins, les Abnaqui8ois et ceux du Sagenay se vont arrêter, parce que tous veulent croire et obéir à Dieu; n’est-ce pas là pour mourir de joie?» (l. 15-18)
C’est une véritable apôtre qui se laisse irradier par tout ce qui est foi et obéissance en son grand Dieu. Ainsi, elle se laisse éblouir : «Un homme de leurs côtes qui a été baptisé depuis peu a plus fait par ses sermons que cent Prédicateurs n’auraient fait en plusieurs années.» (l. 18-20). De plus, elle montre la convergence et le bon entendement qui existent entre les missionnaires et les nouveaux chrétiens : «Enfin l’on voioit prêcher deux Apôtres en même temps, l’un Jésuite, et l’autre Sauvage Chrétien seulement depuis six mois.» (l. 24-25) Et en bonne mère spirituelle et pédagogue expérimentée, elle encourage «ce bon Néophite» en lui donnant une bougie et des images afin qu’il puisse poursuivre ses prières pendant le temps de la chasse (l. 28-29). Et le néophyte correspond à l’attente de sa mère spirituelle, il s’empresse de lui montrer comment il dressera un autel et de quelle manière il priera Dieu. (l. 30-33) Cette narration détaillée n’est pas sans toucher toute personne lectrice que nous sommes devant l’ardeur à satisfaire aux rituels de la religion chrétienne. Et Marie de l’Incarnation informe sa destinataire qu’il y a «un grand nombre de semblables dévots et de dévotes sauvages qui s’entendent très-bien à la récollection intérieure» (l. 43-44). Son émerveillement propulse Marie de l’Incarnation vers l’avant. «On avance grâce à cette faculté d’émerveillement qui nous anime et constitue un instrument privilégié pour nous porter devant, nourrir notre soif de connaître, d’aimer, de vivre .» Reconnaissance de l’autre
Le chapitre 17 «Le désir de reconnaissance et l’amitié» de Thomas de Koninck a particulièrement retenu mon attention.
Le regard de Marie de l’Incarnation sur ces «autres» que l’époque appelait les «Sauvages»devrait être mieux connu, tout empreint qu’il est d‘amitié au sens le plus parfait du terme, et de vive conscience de l’importance de ce que la pensée moderne a dénommé le «désir de reconnaissance» (Anerkennung) De fait, le regard de Marie de l’Incarnation est tout accueil et même plein d’admiration pour ces autres qu’elle découvre en Nouvelle-France. «On ne les prendroit jamais pour des Sauvages, tant elles ont de grâce et d’adresse en ce qu’elles font, et et elles sont si dévotes et si ferventes, qu’on ne diroit pas qu’elles sont nées dans la Barbarie .» Il y a là la reconnaissance de l’autre qui ne vise pas à assimiler l’autre, même si on peut remarquer qu’elle les compare à sa vision du monde hors de la Barbarie. Toutefois, il ne semble pas qu’elle vise à créer une dépendance. L’importance du concept «reconnaissance» remonte à Hegel, notamment dans la Phénoménologie de l’esprit, où il traite de la dialectique du maître et de l’esclave. «La reconnaissance forcée n’a aucune valeur. […] le désir de reconnaissance impose la liberté de l’autre, son rapport autonome à soi, et cette reconnaissance doit être mutuelle .» «Or l’accomplissement de la reconnaissance mutuelle, son telos, n’est donné que dans l’amour, lequel renonce à la servitude et à la maîtrise parce qu’il découvre la valeur intrinsèque de l’autre .»
Le thème de l’éthique et de la politique de la reconnaissance a été traité dans plusieurs ouvrages marquants au début des années 1990. Pour ma part, j’ai surtout travaillé dans Charles Taylor, Multiculturalisme. Différence et démocratie.
La thèse est que notre identité est partiellement formée par la reconnaissance ou par son absence, ou encore par la mauvaise perception qu’en ont les autres : une personne ou un groupe de personnes peuvent subir un dommage ou une déformation réelle si les gens ou la société qui les entourent leur renvoient une image limitée, avilissante ou méprisable d’eux-mêmes. La non-reconnaissance ou la reconnaissance inadéquate peuvent causer du tort et constituer une forme d’oppression, en emprisonnant certains dans une manière d’être fausse, déformée et réduite . L’ouvrage collectif publié dans le prolongement de l’atelier international La reconnaissance dans tous ses états tenu à Montréal en septembre 2007 m’a également intéressée. Dans la présentation de la pensée de Paul Ricoeur sur la reconnaissance , il est noté que l’acte de reconnaissance «confère un certain statut à l’entité reconnue». [La reconnaissance] «est un acte en partie constitutif de la chose reconnue. La personne n’existe pleinement que dans la mesure où elle est reconnue. Son existence est donc en partie conditionnée par le fait d’être reconnue .»
Sur le plan politique, la reconnaissance de la différence joue de façon éminente dans les rapports de domination culturels et socioéconomiques entre les personnes et entre les peuples. «Ce qui est sous-jacent aujourd’hui à l’exigence de reconnaissance est un principe d’égalité universelle. La politique de la différence dénonce toutes les discriminations et refuse toute citoyenneté de seconde classe .» Cette affirmation taylorienne m’apparaît présente dans la remarque de Marie de l’Incarnation sur la cuisine de l’époque qui respecte les goûts des autochtones. Les rituels quotidiens sont souvent significatifs de l’attention portée aux autres. «Il y a cette différence qu’on ne fait point de festins à nos parloirs de France, mais l’on en fait en celui cy. On leur sert de bons plats de Sagamité de farine d’Inde et de pois qui passent entr-eux pour un grand régal.» (l. 46-48)
Marie de l’Incarnation fait aussi connaître à sa correspondante que les Sauvages ont un grand désir de se comporter comme les Français. Une femme est triste parce qu’elle ne savait pas qu’il fallait faire l’examen à la fin de la journée. «voilà pourquoi je suis triste, mais désormais je le ferai toujours.» (l. 58-59) Cette bienveillance mutuelle de la part des Français et de la part des autochtones scelle des rapports qui n’exigent pas des accommodements raisonnables. Pourtant la vie est toujours pleine de risques, elle signale à la sœur Jeanne-Françoise le Vassor les dangers que les nouveaux arrivants et arrivantes courent : les Révérends Pères de la Compagnie «ne craignent ni vie ni mort se jettant par un saint aveuglement dans la barbarie la plus féroce» (l. 77-78). C’est ainsi qu’on peut signaler que chez Marie de l’Incarnation il y a une reconnaissance de l’autre sans avoir à passer par des accommodements raisonnables! Monique Dumais, o.s.u., Rimouski |