Le oui de la missionnaire


Suivra un temps de longue attente (délai, comme pour Angèle) où le Seigneur lui signifiera par ces paroles:" C'est le Canada que je t'ai fait voir; il faut que tu y ailles faire une maison à Jésus et à Marie".

"O mon grand Dieu, répond Marie, vous pouvez tout et moi je ne puis rien; me voilà prête. Je vous promets de vous obéir". Un "oui" encore définitif de cette âme, en face d'un océan … d'obstacles.

En effet, comment imaginer une religieuse cloîtrée traverser les dangers de la mer, partir pour un pays sauvage, dans les bateaux de l'époque, etc. Comment les supérieures ont-elles pu être d’accord  – (Marie parle toujours de «supérieure» et non de «prieure» -quand cette appellation a-t-elle commencé ???-???)

Par une coïncidence divine, Marie reçoit en ce temps-là une lettre d'un Père Jésuite qui ne sait rien de ce qui arrive à Marie; il lui envoie un petit bourdon (petit sac de pèlerin, baluchon) qu'il avait apporté de Notre-Dame de Lorette; il lui dit qu'il l'invite à aller servir le Seigneur en Nouvelle-France. Un autre Père Jésuite, le Père Le Jeune, déjà au Canada, demande aux communautés s'il ne "se trouverait pas quelque sainte âme" pour venir ramasser le sang du Fils de Dieu pour le salut de "ces pauvres barbares"!

Et on sait que dans la communauté on commençait à parler de ce pays et que se faisaient de continuelles prières, des pénitences et communions pour le succès des missions en Canada; nous pouvons imaginer facilement que Marie communiquait tout son zèle apostolique à son entourage! Et c'est bien ce que nous faisons aussi pour toutes nos Soeurs envoyées en pays lointain, n'est-ce pas? surtout dans les pays où sévit la guerre.

Dieu a de la suite dans ses idées; il a ses réseaux, comme je vous le disais au début; tout contribue comme dirait saint Paul, au bien, selon la volonté de Dieu; quand il veut quelque chose, il s'arrange pour que cela se réalise.

Donc, voilà qu'une dame, d’Alençon, une veuve jeune et riche, (il fallait de l’argent comme pour toute fondation ;cette dame se fera construire et acheter une maison au Canada) a aussi des désirs de s'offrir pour que son Dieu soit connu et aimé et veut mettre sa fortune dans ce projet. Les Relations des Jésuites du Canada lui arrivent sous la main et éveillent ses désirs apostoliques. Le Seigneur lui laisse entendre qu'il veut bien se servir d'elle, qu'elle ira en Canada et y terminera ses jours: c'était Madame de la Peltrie. Ses restes sont conservés aussi en notre chapelle de Québec.

Quelle est l'attitude Marie alors? Toujours la foi, la confiance, la fidélité, l'abandon, avec la certitude que Dieu sait ce qu'il veut et attend d'elle et qu'il l'accomplira à son heure. Même chose pour Mme de la Peltrie.

Finalement, les deux femmes se rencontrent par l'intermédiaire des Jésuites et on commence à organiser cette grande aventure.

Mais Mme buisson, soeur de Marie, apprenant la chose, n'est vraiment pas d'accord, essaie de l'empêcher et voit même un notaire pour annuler la pension qu'elle versait au jeune Claude.

Pendant ce temps, Dieu continue à fortifier sa servante, à achever la préparation intérieure de son épouse.

Marie voit des croix sans fin, ressent un abandon intérieur de la part de Dieu et des créatures: une vie cachée et inconnue. Elle entend que le Seigneur lui dit:" Allez, il faut maintenant que vous me serviez à vos dépens; allez me rendre des preuves de la fidélité que vous me devez par la correspondance fidèle aux grandes grâces que je vous ai faites." I.e. Allez donner votre vie pour l’extension de mon règne.

Elle prévoit les adieux qu'elle devra faire, surtout à son fils...
L'héroïque mère abandonne l'avenir de son enfant entre les mains du Père éternel sans regarder en arrière.

Le voyage s'organise. Marie croit rêver. Elle et sa compagne soeur St-Joseph, prennent la route de Dieppe où se fera l'embarquement et où une autre Ursuline, Soeur Cécile de la Croix joindra le groupe avec trois religieuses Hospitalières missionnaires également. Sœur St-Joseph est fragile de santé mais sent l’appel à aller aussi au Canada. Il y a vote dans la communauté et à la surprise générale, c’est le nom de sœur saint-Joseph qui émerge. Quant à S. Cécile-de-la Croix, on en sait peu de choses. Il nous reste d’elle le fameux récit de la traversée.

Donc, les missionnaires se mettent en route pour Dieppe. Mais une surprise guette Mère Marie, surprise qui la remettra dans le monde de la réalité, en la forçant de reprendre contact avec son coeur. Nos rêves s'enracinent tout de même dans la réalité de notre condition humaine...

Claude a 19 ans. Il apparaît lors du passage de sa mère à Orléans où il étudie, lui demandant où elle va et lui montrant l'acte de révocation de sa tante. Marie lui répond: "Claude, il y a 8 ans que je vous ai quitté pour me donner à Dieu; depuis ce temps, vous a-t-il manqué quelque chose?" Rappel de Jésus à ses disciples...  et elle ajoute: "rien ne manque à ceux qui craignent Dieu. Il est votre Père et je vous ai donné à lui en vous quittant une première fois: sa Providence ne vous fera pas défaut si vous vous montrez toujours digne de ses bienfaits.... il ne me pouvait arriver un plus grand honneur que d'être choisie pour un si grand dessein, et si vous m'aimez, vous en aurez de la joie et prendrez part à cet honneur."

Le coeur de Claude se calme peu à peu; il reçoit sans doute une grâce spéciale à ce moment, peut-être une certaine certitude que cela est bien : il ne fait plus d'objection au départ de sa mère et décide de répondre à ses parents de Tours qu'il ne sera plus à leur charge. Il est adulte et commence peut-être à comprendre qu'il a une mère qui s'est vraiment exceptionnelle…

Survient alors la duchesse d'Aiguillon qui s'offre pour s'occuper de la carrière de Claude. Mais Marie craint pour son fils la compagnie du monde parisien; elle remercie la duchesse de sa délicatesse et livre son fils aux seuls soins de la Providence. Claude écrira plus tard: " C'est à ce moment que je fis à Dieu le sacrifice de cette chère mère, car j'avais si peu de connaissance lorsqu'elle me quitta pour la première fois que je ne savais pas si c'était un bien ou un malheur de la perdre...!!! Et Marie, 25 ans plus tard, rappelant cette heure déchirante, lui écrit: "Il me semblait que mes os se déboîtaient et qu'ils quittaient leur lieu, pour la peine que j'avais de cet abandon."

Le départ est fixé au 4 mai; nous sommes en 1639. Marie écrit à son frère: "... il y aura bien des incommodités à souffrir, ...mais cela n'est rien... les croix et les souffrances me sont plus agréables que toutes les délices de la terre... je chérirai plus mes petites sauvages que si c'étaient des princesses". et à sa supérieure: "C'est maintenant qu'il faut se dire adieu et s'en aller où notre Époux nous appelle par son infinie miséricorde."

La traversée est pénible: on imagine facilement les conditions de vie sur un bateau du temps, pour ces femmes au milieu de marins qui n'avaient sans doute pas leur éducation et d'autres habitudes de vie; la mer est souvent orageuse; l'eau potable se gâte vite; on a soif; des pirates sillonnent l'océan. Cependant, on récite l'office en deux chœurs, tassées comme des sardines ! avec les Hospitalières - rappeler leur mission en Nouvelle-france - tous les jours et les Pères Jésuites célèbrent la messe sauf environ15 jours, parce que la mer est trop mauvaise. On se dispose plusieurs fois à mourir. Cependant le plus grand péril se produit quand elles voient une glace aux dimensions prodigieuses, aux dimensions d'une ville, dit-on!!!, foncer sur le navire. Le Père Vimont donne une absolution générale et fait un voeu à Notre-Dame tandis que mère St-Joseph commence les litanies des saints. Mais voilà qu'une manoeuvre du pilote fait tourner le navire: on évite l'iceberg et tout le monde est sauf. On crie au miracle!

La traversée dure 3 mois. (arrêts à Tadoussac pour changer de bateau, et célébrer une messe d’action de grâce à La Malbaie; ) À la veille d'arriver à Québec il y a une telle pluie, que tout l'équipage est trempé; car on ne peut rester dans la cabine tellement ça sent la morue etc.... (montrer carte) On décide donc de coucher à l'Ile d'Orléans, tout près de Québec. Des cabanes de fortune, à la manière sauvage, sont montées; on fait un feu pour se sécher et après une nuit assez bonne, des chaloupes viennent chercher les arrivantes. Mais S.Cécile-de-la-Croix ajoute : «  …notre cotte en demeura plusieurs jours sans sécher !... et il fallut se présenter ainsi devant le Gouverneur…»

Quelle joie pour Mère Marie, les Ursulines et tout l'équipage, d'apercevoir Français et Indiens les accueillir! La foi et la persévérance de Marie de l'Incarnation sont récompensées. Comme elle a dû chanter: "Misericordias Domini in aeternum cantabo!"

Le gouverneur et toute la colonie témoigne leur allégresse à la vue de cette chaloupe, le 1er août 1639 ; les missionnaires arrivantes  «baisent la terre, se rendent à la chapelle (Notre-Dame-de-Recouvrance) ou on chante le Te Deum tandis que le canon retentit de tous côtés !».

Les Ursulines logeront dans une petite maison louée par Mme de la Peltrie, au bord du fleuve. Une plaque commémorative a été placée à cet endroit, près d'une petite église dédiée à Notre-Dame des Victoires. Marie décrit ainsi leur 1ère demeure: "deux petites chambres qui servent de cuisine, de réfectoire, de retraite, de classe, de parloir, de choeur; les planches du plafond laissaient apercevoir les étoiles durant la nuit. Dès le lendemain de l'arrivée, on avait déjà des pensionnaires; et on en loge 6 autres en peu de temps, dans un lieu très petit... des lits superposés permettent de coucher tout ce monde; puis l'été venu les classes se faisaient dans des cabanes d'écorce, ce qui dégageait de l'espace. Elles habiteront 3 ans dans cette petite maison.

Tout est nouveau au Canada: le climat, les visages, les coutumes. Qu'importe? On change d'habitudes rapidement, joyeusement. Tranquille, Marie et ses compagnes acceptent toutes les évolutions nécessaires et prévues par notre mère sainte Angèle dans son testament: " Si selon les temps et les besoins... il y avait une raison de changer quelque chose... - elles sont vraiment dans un temps et des besoins différents de ceux de France! « Jésus sera au milieu de vous, il vous éclairera et vous instruira comme un bon Maître". Marie est sûre de sa vocation et fait confiance à Dieu.

Servir Dieu à ses propres dépens

Marie avait eu une vue intérieure d'un bâtiment d'une merveilleuse grandeur, construit non de pierres taillées, mais de personnes crucifiées et cette vue avait fait grandir son amour de la croix; elle se rappelle la voix intérieure qui lui avait dit: " Allez, il faut maintenant que vous me serviez à vos dépens". La voilà donc en face des exigences concrètes de la mission. Gervais: lorsqu'on voit la beauté et la grandeur des vaillants serviteurs de Dieu, c'est différent lorsque soi-même on va vivre les croix qui s'en viennent. Marie dit "oui" à l'inconnu; au moment de vue intérieure elle se sentait comme une personne seule, et pourtant son coeur était déjà là où le Seigneur l'appelait... La voici donc  très concrètement « en ce pays qui est le sien, » comme dit le chant de R. Lebel -...

Cependant la joie compense les difficultés des nouvelles missionnaires à l'arrivée: déjà les sauvages louent Dieu en 4 langues (montagnais, algonquin, huron et français); tout cela leur fait oublier leurs croix et leurs fatigues; avec les autres ouvriers de l'évangile, elles vont continuer à les attirer à la connaissance de son nom et de sa sainte loi; elle écrit: (lettre XL : ce que nous avons vu, feuille) ... «nous sommes tous  = missionnaires de toutes communautés qui vivent déjà le travail avec les laïques - ici pour un même dessein: Dieu veuille nous remplir de son esprit pour que nous puissions y réussir pour la plus grande gloire du maître de la vigne qui est Jésus."

Au commencement, elles manquent de bien des choses; mais des dons généreux leur arrivent de tous côtés; vêtements, outils, nourriture, argent de France etc.; parfois, nous faisions fondre la neige pour avoir de l'eau... mais ensuite il faut aller en chercher au fleuve avec les boeufs " qui ont été presque ruinés à cause de la côte qui est droite et glissante (la côte de la Montagne). Elle écrira plus tard: " Nous y sommes accoutumées depuis trente ans que nous sommes en ce pays, en sorte que nous avons eu le loisir d'oublier les douceurs et les délices de l'ancienne France."
 On se met à l'étude des langues; les  sauvages, comme on les appelait alors, voyant leur zèle à l'étude leur disaient: "Que volontiers, mes Mères, nous vous donnerions nos langues!!!"

Dans la proximité des personnes, la maladie de la petite vérole se propagea; 4 de leurs filles en moururent et pour plusieurs elle recommence trois fois. Les sauvages de nations voisines croient que ces "robes noires" étaient venues pour les exterminer. Ils accusent les missionnaires de transporter des maladies qu’ils prennent dans leurs excursions à différents points de leurs postes de mission. Quelle souffrance pour ces âmes d'apôtres! La croix était déjà présente au début de leur mission.

Le nombre des pensionnaires augmentent car au moment de la chasse, les parents demandent aux religieuses de garder leurs filles. Les fruits de leur labeur les console de tous leurs sacrifices.
La nourriture est différente de celle de la France mais ne semble pas leur nuire. Marie écrit:" Si en France on avait mangé du lard et du poisson salé comme ici, on serait malade et on n'aurait pas de vois; nous nous portons fort bien et nous chan¬tons mieux qu'on ne fait en France. C'est vrai que l'air du fleuve St-Laurent est bon! Les repas consistent en un bon plat de sa¬gamité: des pruneaux noirs, des pains, de la farine de pois ou de maïs, des chandelles de suif et du gros lard! Le tout est un régal pour les Indiens!

Qu'est-ce qu'on enseigne à ces jeunes filles: à se laver, s'habiller se peigner, travailler à l'aiguille, lire, compter et bien sûr, leur parler de Dieu. Consolations solides des Ursulines à certains moments : Le soin des Amérindiennes apparaît toujours dans les écrits de Marie de l'incarnation comme une priorité. (p.97 feuille)
 
On expérimente des dangers qui peuvent ressembler à ceux d'aujourd'hui: pendant que les parents sont à l'église, on laisse les jeunes filles à la maison, gardées par des hommes, les filles sauvages étant plus savantes que nos Françaises...!  dit-on…
Quand elles deviennent tristes, parce qu' elles s'ennuient de la forêt, les parents les retirent; ou elles sautent la clôture et s'échappent comme des écureuils!

Marie a toujours gardé en son coeur le baiser de l'Enfant-Jésus quand elle avait 7 ans; pour conserver la mémoire de son rêve, elle fait comme on l'a fait pour la relique de la petite Thérèse: une statue de l'Enfant-Jésus allait de cabane en cabane pour honorer les familles durant une semaine.
Puis, elle répand cette dévotion en disposant une petite chapelle dans l'avant-choeur et le 25 de chaque mois, les religieuses venaient lui renouveler leurs hommages, dévotion qui s'est perpétuée longtemps au monastère de Québec.

Bientôt, il faut maintenant penser à construire un monastère régulier. Mais Dieu allait encore mettre sa foi et sa persévérance à l'épreuve.

Le gouverneur du temps, Monsieur de Maisonneuve, ramène avec lui une jeune fille pour la mission de Montréal, à peu près inhabité à cette époque. Rapidement, Mme de la Peltrie (restait-elle avec les Ursulines à ce moment?) se lie d'amitié avec elle et ne peut la laisser partir seule pour Montréal (elles sont 2 séculières parmi les religieuses). Marie de l'Incarnation constatait que Mme de la Peltrie délaissait son champ d'action... Si leur fondatrice, qui assurait de ses sous la mission des Ursulines, les délaissait, comment envisager une construction? Le courage de Mère Marie, une fois de plus va défier l'obstacle. Quelle force, quelle fermeté de foi chez cette femme! Elle accepte les événements  et toute situation "comme si rien  - de grave - ne devait arriver"...

Le 8mai 1642, nous voyons donc ce qu'on prévoyait se produire: Madame de la Peltrie plie bagages et se met en route pour Montréal avec Jeanne Mance et Monsieur de Maisonneuve emportant tout ce qu'elle possédait de meubles et de lingerie. Aux Ursulines il ne restait que 3 lits pour 14 pensionnaires...
Voyons ici la charité de Mère Marie: "...vous dire que notre fondatrice a eu tort, je ne le puis selon Dieu, car d'un côté, je vois qu'elle n'a pas le moyen de nous assister étant séparée de nous... Elle a tant de piété et de crainte de Dieu, que je ne puis douter que ses intentions ne soient bonnes et saintes. Mais ce qui m'afflige le plus, c'est son établissement à Montréal, où elle est en un danger évident de sa vie à cause des Iroquois."

Marie reste ferme: Les paroles de la divine Majesté sont tou¬jours présentes à son esprit et à son coeur: "C'est le Canada que je t'ai fait voir; il faut que tu y ailles faire une maison à Jésus et à Marie." ... "Les heures désespérées sont les heures de Dieu". Elle se remet sans cesse aux soins de la Providence. Son coeur reste en paix; elle est résolue à s'occuper des sauvages jusqu'à la fin. La construction du Monastère continue et le 21 novembre 1642, les Ursulines quittent leur humble réduit pour entrer dans leur premier monastère. Elle en écrit les détails à son fils : dimension, matériaux, étages et cellules comme celles de France, une seule cheminée d’où il faut rester tout près pour lire, écrire ou étudier. (cf p.219 et ss. + petites feuilles, autres détails) (pour l'éducation cf le tract p. 9 ; textes indiens données à des missionnaires et… perdus…)

Femme courageuse, associée à son Dieu qui a voulu, bien avant elle, souffrir le froid, la fatigue et la faim. Impressionnée aussi par les Jésuites, ces ouvriers de l'évangile, comme elle les appelle et qui sont donnent leur vie dans un dénuement épou¬vantable. Elle leur applique cette parole de l'Apôtre Paul: Vous êtes morts et votre vie est cachée avec Jésus-Christ. "Un amour pascal, écrit le P.Robert Michel, Marie en est très consciente. Elle est tellement sensible à ce sang versé par Jésus et qui sauve le monde, que son amour est devenu, don effectif de toute sa vie, offrande de soi pour les autres. »

 A l'été 1643, un renfort arrive de France; Monsieur le gou¬verneur rappelle Madame de la Peltrie qui s'est fait construire un maison près du monastère et partagera la vie pauvre et les tra-vaux des Ursulines jusqu'à son dernier jour.
 Séminaire, pensionnat, externat, orphelinat, voilà l'oeuvre les filles d'Angèle Mérici en terre canadienne!

Et le fils Claude…., qui a donné encore du souci à sa mère:  quand il semble infidèle ou négligent: "Il est temps que vous vous connaissiez; vous êtes assez âgé pour cela: l'on vous a aidé puissamment durant votre cours; maintenant c'est à vous de vous pousser vous-même. Tirez-vous de la pusillanimité, mon cher fils, et estimez que vous n'aurez rien en ce monde sans peine." Elle lui com¬mande de ne pas quitter la dévotion à la Vierge et à saint Joseph et de fréquenter les sacrements.

Ses prières et ses remontrances portent fruit; Claude finit par être admis au noviciat des bénédictins de Saint-Maur et fait profession en février 1642. Sa mère affirme que son coeur a reçu alors plus de consolation que d'aucune nouvelle de toute sa vie!Surtout que Claude lui demande pardon pour tout ce qu'il lui a fait souffrir. Marie lui écrit: " Pourquoi me demandez-vous pardon.... il fallait que tout se passe ainsi pour que vous ayez de véritables sujets de louer Dieu".
Claude est ordonné prêtre en 1649. Marie se montre alors vraie directrice spirituelle: "Prenez bon courage; ayez une sainte opiniâtreté à vous tenir proche de Dieu en la façon qu'il vous attire."Quelle bon guide spirituel et psychologique! Puis, "liez-vous à sa bonté dans cet état de tranquilité et de repos; soyez soumis en simplicité à vos supérieurs. Que la science ne vous enfle pas le coeur. En prêchant les autres, prêchez-vous vous-même. Si vous faîtes cela, vous verrez ce que Dieu opérera en votre âme."

La vie au Canada n'est pas facile pour les Ursulines témoins de la cruauté des Hurons et des Iroquois. C'est une ère de martyrs: plusieurs Jésuites sont mis à mort. (de vaillants mission-naires qui ont célébré plusieurs fois dans la première chapelle des Ursulines de Québec) et ces Ursulines bénissent Dieu de leur glorieux trépas et voudraient bien marcher sur leurs traces...

Mais la foi et la persévérance de ces filles d'Angèle sera encore mise à l'épreuve: la nuit du 30 décembre 1650, la communauté s'éveille aux cris d'alarme de Mère Marie des Séraphins: Au feu! au feu! Tout le monastère est embrasé. On fait sortir les pensionnaires et Mère Marie commande à ses Soeurs de tout abandonner. On fait l'appel: seule manque Marie de l'Incarnation. Enfin, elle paraît et s'empresse de recouvrir Mère St-Joseph du peu qu'elle porte elle-même. L'oeuvre de 10 ans est anéantie. La réaction de Marie? "Vous avez fait cela, mon chaste Époux. Vous en soyez béni!". Tous les voisins accourent; en regardant le désastre et l'attitude des religieuses, ils s'exclament:
"Ou elles sont folles, ou ce sont des saintes!"

Que faisait Marie pour sortir la dernière du monastère? ramasser des choses précieuses et jeter tous ses papiers dans le feu de peur que quelqu'un les trouve et les lise: parmi ces papiers concernant le monastère, il y a son journal spirituel destiné à son fils; lui seul devait le lire et le déchirer; depuis longtemps il lui demandait la relation de son cheminement spirituel, le récit de sa vie amoureuse avec le Seigneur. Marie s'était pliée à ce désir.
 
Or, le fils reviendra à la charge et avec une insistance plus forte: il écrit à sa mère: "vous me de-vez cela, vous qui m'avez abandonné lorsque j'avais 12 ans!" Marie l'assura que dans ses moments libres, elle le satisferait. Deux ans plus tard,1654, elle obéit non seulement à son fils, mais en même temps à une volonté positive de Dieu et pour que celui-ci soit glorifié. C'est grâce à ce "chantage" de son fils et poussée par le Seigneur que nous pouvons connaître à fond cette grande sainte. (Il ne faut pas vous scandaliser que je l'appelle sainte...!)

Mais revenons à l'incendie.
Les religieuses hospitalières accueillent pour quelque temps la dizaine de religieuses sans toit; elles leur fournissent le nécessaire, les traitent comme de vraies soeurs! (ce sont encore elles qui ont loger nos soeurs de Roberval lors de l'incendie de leur monastère en mars 2002.)

Que faire à la suite de cet incendie: loger dans la petite maison de Mme de la Peltrie? retourner en France? Marie ne veut pas entendre parler de cette dernière solution et ressent un amour plus grand que jamais à sa vocation. Elle va même penser, croire que cela a été permis par Dieu pour l'expiation de ses fautes; mais elle garde la paix. Les religieuses reçoivent des offres d'aide de toutes parts et décident de reconstruire le monastère, sous le conseil du Supérieur des Jésuites et du gouverneur du pays, quoiqu'il dût leur en coûter.

Marie se tourne vers la sainte Vierge (si temps, nous verrons cette dévotion chez Marie) avec la certitude qu'elle en recevra de l'aide. "Je n'eus pas plus tôt commencé que je ressentis son assistance d'une manière extraordinaire. Je lui disais: "Allons, ma divine Mère, allons voir nos ouvriers;" et elle ajoute: "il est vrai qu'elle les a si bien gardés que dans la bâtisse et la construction pas un n'a été blessé." On peut imaginer Marie chef d'entreprise, dirigeant ses hommes, faisant des plans etc....

Du côté de la France, c'est différent: on presse les Ursulines de rentrer dans leur pays. Mais lorsque ces lettres de France arrivent, la reconstruction est déjà commencée… il n'y avait ni téléphone, ni fax, ni email!!! Il arrive parfois que les prieures doivent décider vite... Ça arrive ici??? Marie tient compte des promesses de son Dieu, et juge avec ses compagnes, avec les autres missionnaires qu'elles doivent rester au Canada.

C'est la grande pauvreté. Marie écrit à son fils: "Pour 40 à 50 personnes, il ne nous reste que 3 fournées de pain et nous n'avons pas de nouvelles des vaisseaux de France qui nous apportent le rafraîchissement". "Mais, je me réjouis pour tout ce qu'il plaira à cette bonté paternelle de faire." Et elle se réjouit si bien que ce pain se multipliait entre ses mains, comme on le constata à plusieurs reprises. Puis, leur aumônier se mit à cultiver une terre qui donna une récolte extraordinaire en 1652.

Cette même année, la compagne de Mère Marie, Mère St-Joseph tombe malade. Voyez comme elle est de la même trempe que la fondatrice; avant de mourir, elle s'exclame: " ...que je suis heureuse d'être dans un lieu pauvre et d'y mourir dans le dénuement des délices et des commodités de la France!"= sans le confort de…

On lui conseille toujours de retourner en France, mais son expérience du pays et la conduite de Dieu sur lui l'inspire. Elle a pourtant ses moments d'appréhension, cependant, sa foi est forte sans être téméraire; car si plusieurs familles décidaient de partir, les Ursulines se poseraient alors des questions. Et les Hurons ont bien trop peur de la perdre: le chef Taieronk parle au nom des siens: " Courage, saintes filles. ne vous laissez pas vaincre par l'amour de vos parents, et faites voir aujourd'hui que l'affection que vous avez pour les pauvres sauvages est une charité plus forte que les liens de la nature."

Bientôt les maisons et les familles se multiplieront, la ville de Québec grossira.
Des recrues arrivèrent de France et de jeunes Canadiennes demandent leur entrée au noviciat.
La mission est en expansion, la mission doit continuer.

(de M.M. Emmanuel dans le Dictionnaire bibliographique)
"La vie apostolique de Marie de l'Incarnation est intimement liée à l'histoire de la Nouvelle-France. Elle sait rédiger des contrats, défendre ses droits contre certains messieurs qui essaient de lui enlever ses concessions (terrains).  ...elle a des idées neuves et personnelles sur l'économie du pays; paie ses ouvriers, exploite une ferme, cultive un jardin, des arbres fruitiers: pruniers; on en fait de la marmelade (confiture) avec du sucre ou du miel; gro¬seilles etc. (elle envoie à Claude des graines de citrouille tout en pensant que le terroir en changera sans doute le goût...; elle lui dit comment on les apprête ici; elle pétrit son pain, fait creuser des puits. En somme est tout à fait « inculturée », vit la partenariat avec les laïques.

Gouverneurs français, pères jésuites, Français et Indiens viennent à la grille pour la consulter au sujet des affaires temporelles et causent aussi de spiritualité. La pension des Françaises et les filles sauvages se paie en marchandises: des cordes de bois, du beurre, un cochon, des pois, de l'anguille etc." Elle demande à ses amis sauvages de lui trouver un pied d'élan (expliquer)pour une de ses soeurs ursulines! Marie se fait toute à tous!

Marie n'a pas peur de s'affirmer; elle est perspicace et voit que Mgr de Laval veut apporter des changements aux constitutions de 1646; elle qui connaît mieux le fond du problème lui écrit d'un ton respectueux mais ferme: " l'affaire est déjà toute pensée et la résolution toute prise: nous ne l'accepterons pas, si ce n'est à l'extrémité de l'obéissance". Mgr va se plier,… non sans quelques amendements... et il saura bien plus tard reconnaître la valeur de cette femme.

Elle maîtrise si bien l'étude des langues qu'elle écrit un dictionnaire-français algonquin et v.v., id. iroquois, un catéchisme en Iroquois, et en huron; un recueil de prières et une histoire sainte.
Et Marie a écrit à tous les siens, son fils surtout; des milliers de lettres (280 dans la Correspondance) ; souvent la nuit, après ses longues journées de travail. Elle conseille, encourage, raconte le pays, règle des affaires, quête de la lingerie, du matériel, de l'argent, voire du personnel... L'Époux et ses affaires, c'est tout un pour Marie. Combien de fois lisons-nous sous sa plume: "... un soir que j'étais en oraison". Était-ce avant ou après sa correspondance du soir?? Et puis, " je ne trouve pas de plus grand plaisir ???que de quitter l'oraison pour répondre à quelque bon sauvage." (feuille :1660 les Iroquois ; 1663 :tremblement de terre)Ainsi va la vie de nos Mères !