Le « oui » de la mère-veuve-femme d'affaires


Entre temps, les Martin accueillent avec joie la naissance d'un fils, Claude, du nom de son père. Mais les affaires de son mari vont mal, le rendent malade; à 19 ans, Marie devient veuve; son fils a 6 mois. Elle s'occupe de la succession de son époux à travers mille difficultés. Cette parole du Seigneur la console: "Je suis avec ceux qui sont dans la tribulation". La parole de Dieu est présente en son coeur. . la parole de vérité, (Angèle : la Vérité dit…) une source constante où Marie va puiser; elle est un puissant moyen d'expression de son expérience spirituelle. "Mon esprit était dépourvu de toute expérience humaine, mais l'Esprit de Dieu, me remplissant, d'espérance et de confiance, me faisait venir à bout de tout". Quand elle se voyait débordée de travail, on lit dans sa correspondance: " Mon doux Époux, il n'est pas possible que je fasse toutes ces choses, ..... faîtes-les pour moi"...

Des prétendants ont beau se profiler encore à l'horizon, à cause de sa beauté et de ses talents, une autre étape se prépare pour Marie:
Le 24 mars 1620, - elle a 20 ans - veille de l'Incarnation de Notre-Seigneur, "un matin, dit-elle, que j'allais à mes affaires, que je les recommandais à Dieu avec mon aspiration ordinaire: "En toi Seigneur j'ai espéré, je ne serai jamais confondu", avec une certitude de foi qu'il m'assisterait infailliblement, je fus arrêtée subitement, intérieurement et extérieurement.... alors, en un moment, les yeux de mon esprit furent ouverts et toutes les fautes, péchés et imperfections que j'avais commis depuis que j'étais au monde, me furent représentés en gros et en détail, avec une clarté et distinction plus certaine que toute certitude qu'on pourrait avoir humainement. Au même moment, je me vis plongée en du sang, et mon esprit convaincu que c'était le Sang du Fils de Dieu, (de l'effusion duquel j'étais coupable par tous les péchés qui m'étaient représentés,) et que ce Sang précieux avait été répandu pour mon salut". Voyez ses mots forts, à la manière de sainte Angèle: " je vis en toute certitude"; "mon
esprit était convaincu".

Marie continue ce récit en disant que son coeur fut alors ravi (autre sens de ravi : comme enlevé par force) et changé en l'amour de Celui qui lui avait fait cette insigne miséricorde. Lors de son rêve de sept ans, on a vu qu'il s'ensuivit pour Marie une pente au bien; ici cette vision la pousse à aller confesser tous ses péchés.  Ce n'est plus l'adolescente qui résiste à la grâce mais la disciple fidèle qui réalise la grande pureté et grandeur de son Dieu, offensé par " un vermisseau de terre".

Prise par l'émotion de cet incident, elle entre à la chapelle des Pères Feuillants et s'accuse à haute voix de toutes ses fautes. (manque de fidélité ? de mortification ? pourtant…) Le religieux, surpris de cette visite inopinée lui demande de revenir le lendemain. Elle revint et reçut alors l'absolution des péchés mentionnés la veille.

Marie regarde cette date du 24 mars comme celle de sa conversion, c'est-à-dire le point de départ d'une vie tout à fait nouvelle.

Elle raconte à la suite comment elle revint chez elle toute transformée, puissamment changée, découvrant son ignorance qui lui faisait croire qu'elle était bien parfaite... Depuis lors, elle confessera ses moindres imperfections (confession de dévotion, selon saint Ignace). Marie continue de suivre l'Esprit qui lui enseignait tout et la conduisait où il voulait. " Il faut avouer que l'Esprit-Saint est un grand maître"! écrit-elle!

Un comportement nouveau sera visible chez Marie.

Marie est veuve et belle jeune femme. On la remarque toujours. A-t-elle été dans un dilemme face à la volonté de Dieu au sujet de son avenir?

A-t-elle hésité? Elle ne le dit pas explicitement; c'est possible. Elle a un fils, des gens de bon sens lui conseille de lui donner un autre père. Mais Marie écrit:
 
"Me voyant libre, je sentis en moi une très grande aversion du mariage."... "l'esprit de grâce par lequel Dieu me conduisait était incompatible avec d'autres liens que ceux de son saint amour." Marie était vraiment "du monde comme n'en étant point".

Et afin qu'on comprenne ses intentions, Mme Martin change de mise, se vêt d'habits modestes et sévères. Son père l'invite à venir demeurer avec lui.  Ce que fait Marie. Dom Claude, son fils qui deviendra bénédictin, écrit: " Tout son appartement consistait en une chambre donnant sur une petite galerie où elle seule avait entrée et au bout de laquelle elle avait pratiqué un oratoire." Elle sort peu, reçoit peu de visite; elle continue ses occupations aux affaires de son mari défunt. Le soir elle rentre chez son père, fatiguée, mais toujours en compagnie de son Seigneur avec qui elle converse et à qui elle offre quelques pénitences en réparation de ses péchés. Elle mène cette vie de travail, de solitude et de prière durant une année environ accueillant des pauvres et les soignant. Sa soeur lui verse de l'argent pour ce faire.

Puis, une autre volonté du Seigneur: une invitation de sa soeur et de son beau-frère pour venir les soutenir, eux aussi étant dans le tracas des affaires temporelles. Le projet ne lui plaît guère... il lui semble onéreux, mais elle s'y rend, "pour rendre une charitable assistance à sa soeur", écrit-elle; elle subira bien des humiliations. Mais elle est heureuse d'avoir la dernière place: c'est cela qu'elle désire.

Ces trois ou quatre années sont pénibles pour Marie. Elle y joue le rôle de servante. Elle écrit:"  L'Esprit de grâce qui me conduisait me faisait cacher tous les talents naturels que j'avais; je n'étais capable de rien qu'être la servante des serviteurs de Dieu". "Je faisais les choses les plus humiliantes et on me traitait impérativement (ton sévère) et de façon étonnante... je fis toujours la cuisine, endurant de grandes incommodités, mais plus je souffrais plus le Seigneur me consolait. Je servais les serviteurs de mon frère..." Elle faisait en cachette des travaux dont devaient s'acquitter les serviteurs et quand ils arrivaient pour le faire, tout était déjà fait. Sa charité, toujours en actes!

Que devient Claude pendant ce temps? L'éducation des garçons à cette époque était plutôt rigide; "dès l'âge de sept ans, le jeune prenait des vêtements semblables à ceux des adultes et c'était une éducation sans tendresse excessive," écrit Dom Oury. Et Marie, prévoyant la séparation qui viendra un jour, s'exerce à spiritualiser sa tendresse pour son fils.

Un détachement s'opère en elle, car elle reconnaît qu'elle ne s'appartient plus, elle pressent que Dieu ne la laissera pas longtemps au milieu du monde. Elle s'exerce donc au sacrifice suprême, se privant, le privant de caresses trop tendres, pourtant si nécessaires à cet âge.

Marie, toujours chez sa soeur cumule les emplois, son beau-frère n'ayant pas tout le savoir nécessaire pour remplir ses fonctions; elle est à tour de rôle secrétaire, et gérante des affaires ; elle fait de tout.

"Je passais presque les jours entiers dans une écurie qui servait de magasin, et quelquefois jusqu'à minuit, j'étais sur le port (de la Loire) à faire charger ou décharger les marchandises. Ma compagnie ordinaire était des charretiers et 50 ou 60 chevaux dont je prenais soin. Je me voyais souvent si surchargée que je ne savais par où commencer." Eh! bien, que faisait Marie? Voici ce qu'elle dit:" Je m'adressais à mon refuge ordinaire, lui disant:" Mon Amour, il n'y a pas moyen que je fasse toutes choses mais faites-les pour moi". Marie n'est-elle pas fille d'Angèle? " Que Jésus-Christ soit votre unique Trésor. Que votre principal refuge soit aux pieds de Jésus-Christ… vous verrez des merveilles".

Marie voit à travers tous ces tracas la divine Providence qui la dispose pour sa mission future au Canada, et la prépare pour porter les embarras, les difficultés et les travaux de la Nouvelle-France.

Ses occupations ne se résument pas seulement aux affaires de sa soeur et de son beau-frère: elle s'étend encore aux pauvres dans une charité toujours bienfaisante. Lorsqu'elle avait épuisé les res-sources que lui versait largement sa soeur, elle s'adressait au Maître de tout bien: " Mon Amour, cette personne a besoin de cela; je vous prie qu'on le lui donne". Notre-Seigneur m'exauçait, avoue-t-elle, et je trouvais aussitôt ce dont ces pauvres avaient besoin". Quels traits de sa spiritualité voyons-nous en cela? Hardiesse, confiance, foi solide en Dieu. Marie croyait que Dieu ne pouvait refuser ce qu'on lui demandait humblement et avec une totale confiance. "Qu'il te soit fait selon ta foi" lisons-nous dans l'évangile. Cela se répètera souvent chez Mère Marie.