Lettre de Marie de l’Incarnation LETTRE CLXXIV De Québec, à son Fils, 27 juillet 1657 < Revenir
au sommaire des lettres Lorsque nous avons reçu nos lettres de France, j'étais dans une maladie qui m'a mise à deux doigts de la mort. Dans le plus fort de ma fièvre il me vint une crainte touchant l'affaire dont je vous parlais l'an passé, et à laquelle vous me répondez. La peine que j'eus en cette occasion fut très grande ; parce que je n'étais pas capable de m'en défaire, ni par raison, ni autrement, ayant le cerveau tellement occupé que je ne pouvais faire un acte d'élection, quoique mon cœur fût dans un acquiescement à Dieu pour tout ce qu'il lui plairait faire de vous et de moi. Je lui disais tout par un regard à sa divine bonté dans l'intime de mon âme, où je l'avais toujours présent . Il faut avouer que quand on aime le salut d'une âme, l'on a pour elle un puissant aiguillon dans le cœur. Aimez le salut de la mienne, je vous en conjure, et d'en prendre le soin quand vous êtes au saint autel. L'extrémité où je me suis trouvée dans ma maladie m'a fait concevoir plus que jamais, qu'il faut travailler pour Dieu, et pratiquer fortement la vertu quand on est en santé, surtout qu'il faut conserver sa conscience nette, et être humble. J'avais par la miséricorde de Dieu une aussi grande paix en l'âme, hors le point que je viens de dire qui me faisait de la peine, que je l'eusse eue ou pu désirer dans un autre temps. Si j'eusse été troublée de scrupule ou autrement, j'eusse été mal, car en deux occasions où j'ai voulu recevoir les sacrements, je ne pus me confesser, mais seulement me présenter pour recevoir l'absolution générale. Enfin notre bon Jésus m'a rendu la santé, en sorte que je suis en état de faire les fonctions régulières et celles de mon office. Mes autres lettres répondront aux vôtres. En les attendant continuez de prier pour moi, et efforçons-nous d'aimer notre unique bien : C'est la plus importante de nos affaires ; je veux dire, de l'aimer parfaitement, et de la manière que l'aiment ses vrais amis, dans lesquels il a répandu son saint Esprit. C'est ce que je souhaite pour vous et pour moi. De Québec le 27 Juillet 1657 |