Lettre de Marie de l’Incarnation
Texte quelque peu modifié... à partir
de l'original en français du 17e siècle
Mise à jour: décembre
2007
LETTRE CLXXIII De Québec, à son Fils, 2 septembre 1656
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Mon très-cher Fils.
Dans l'une de mes précédentes je vous dis que le Révérend
Père Lalemant va faire un voyage en France, mais je ne me souviens
pas si -je vous dis que nous l'avons prié de nous amener trois
Religieuses professes, deux de choeur et une converse. Nous en demandons
une de choeur à nos Mères de Tours où ma Nièce
se pourra présenter si son oeil est bien guéri.
Je serais ravie de la voir ici, supposé qu'elle eût une bonne
vocation ; car à moins de cela elle aurait bien de la peine ; et
moi encore plus de douleur de la voir souffrir.
Celle qui s'en est retournée l'année dernière n'a
jamais eu la vocation au Canada, mais seulement un certain feu passager,
qui ne dura qu'une partie du chemin, et de là vient qu'elle n'a
pas réussi. Il en est de même de l'autre qui l'a accompagnée
dans son retour. Ma Nièce a l'esprit solide et le naturel excellent,
et l'on dit qu'elle a de la vertu : mais quelque avantage qu'elle puisse
avoir, je ne lui conseillerais pas de se hasarder sans vocation : Si elle
l'a bonne, et que son oeil soit entièrement guéri, et qu'elle
ne craigne point les hasards de la mer, ce sera un grand bien pour sa
perfection. J'ai appris qu'elle est beaucoup chérie des séculiers
et même des personnes de qualité qui la visitent souvent.
Ces sortes de visites sont un poison mortel à une âme religieuse,
sur tout à une jeune fille qui a de l'attrait comme elle. On m'a
dit qu'elle est sage et retenue, mais certes, à moins d'une protection
de Dieu bien particulière, la vertu souffre de grandes brèches
dans les occasions du parloir. Ainsi il y a sujet de croire que l'éloignement
serait son bonheur, comme il l'a été à notre chère
défunte la Mère Marie de saint Joseph.
Je dis tout cela, mon très cher Fils, afin que vous fassiez la
guerre à l'oeil, et que vous vous informiez de tout cela, de crainte
qu'elle ne fasse un coup à la légère.
J'ai mieux aimé vous en écrire qu'à tout autre, parce
que je me confie en vous.
Je pense qu'il faut que vous en écriviez à coeur ouvert
à ma Révérende Mère Françoise de saint
Bernard, la priant de vous dire confidentiellement ses pensées.
Faites-donc cela pour l'amour de Dieu, mon très-cher Fils, et vous
m'obligerez beaucoup ; comme aussi de voir souvent le R. Père Hierôme
Lalemant mon bon et véritable Père en notre Seigneur. Nous
lui avons mis entre les mains toutes les affaires de notre Communauté,
comme à notre plus véritable ami. Voilà que les navires
vont partir, Adieu pour cette année.
Votre très-humble et très-affectionnée Mère,
Sœur Marie de l'Incarnation, r.u.i.
De Québec le 5 Septembre 1656
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