Lettre de Marie de l’Incarnation
Texte quelque peu modifié... à partir
de l'original en français du 17e siècle
Mise à
jour: novembre 2007
LETTRE CLXXII De Québec, à son Fils, 14 août 1656
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Mon très-cher Fils.
Jésus soit notre vie et notre amour pour le temps et pour 'éternité.
Comme les vaisseaux sont arrivez ici dès le mois de Mai, aussi
s'en retournent-ils promptement. Celui par lequel je vous écris,
lève l'ancre, un autre est déjà parti, et comme je
ne vous dis rien dans mes autres Lettres de l'état de notre nouvelle
Église, j'ai cru pour votre consolation vous en devoir dire quelque
chose par celle-ci.
Dès l'année dernière on fit un traité de paix
avec les cinq Nations Hiroquoises, l'une desquelles qui est voisine des
Hollandois, eut de grandes difficultés que les Hurons et les Algonguins
fussent compris dans le traité. Ils y consentirent néanmoins
à de certaines conditions, à savoir qu'ils garderaient la
paix avec eux jusques à de certaines limites, hors lesquelles il
leur serait libre d'exercer leurs hostilités comme auparavant.
Quant aux François la paix était sans restriction et sans
limites.
Tout cela s'est observé jusques au Printemps que les Agnerognons,
c'est le nom de cette Nation, toujours fourbes et méchants nous
ont fait voir ce que l'on peut attendre d'une Nation infidèle,
et qui ne connait point Jésus-Christ.
Au même temps que la paix fut conclue, deux de nos Révérends
Pères furent envoyés aux Hiroquois supérieurs, qui
les avaient demandés avec beaucoup d'instance. Ils partirent avec
leurs Ambassadeurs à la vue des Agnerognons toujours envieux, mais
qui dissimulèrent alors leur envie. Ces Pères furent reçus
par tout avec de grands témoignages d'estime et d'affection, tous
ces peuples leur allant au devant de gite en gite, afin de les bien traiter.
Dès qu'ils furent arrivés, les principaux des Nations s'assemblèrent,
et les firent asseoir les premiers dans leurs Conseils. Ils furent reçus
et régalés de tous, tour-à-tour d'une manière
extraordinaire, parce qu'on les regardait comme des hommes venus du Ciel.
Dès l'heure le Révérend Père Chaumonnot commença
à parler de la Foi, et à enseigner à faire des prières
publiquement.
Il fut écouté et admiré de tous, en sorte qu'on le
tenait pour un homme prodigieux. Ces exercices ont continué tout
l'Hiver avec tant d'assiduité, que depuis le matin jusques au soir,
la chapelle d'écorce que Jean Baptiste le premier Chrétien
de cette Église avait faite dès l'abord, ne désemplissait
point, les Pères ne pouvant trouver de temps pour dire la Messe
et leur Office que celui de la nuit. En arrivant ils trouvèrent
une Église formée, parce que dans leur chemin, ils firent
quantité de Catéchumènes, qui furent baptisés
en leur pays avec un grand nombre d'autres tant enfants qu'adultes.
Le Carême dernier dans un Conseil qui fut tenu, l'on conjura les
Pères de presser Monsieur le Gouverneur et le R. Père Supérieur
des Missions d'envoyer un plus grand nombre de Pères, afin de les
distribuer dans les Bourgs, et tout ensemble une peuplade de Français
pour faire une habitation fixe. L'on est convenu à cet effet d'un
lieu commode à l'abord des Nations, qui viendront trouver les Révérends
Pères, pour communiquer avec eux de la Religion, et les Français
pour traiter d'affaires. Le Révérend Père Dablon
partit aussitôt avec quelques Onontageronons et Sonontdaeronons,
qui sont les plus grandes et les principales Nations de ces Peuples, et
après bien des fatigues ils arrivèrent ici au temps de la
passion. Ils firent leur demande à Monsieur le Gouverneur et au
Révérend Père Supérieur, qui ayant appris
les beaux commencements de cette Mission, et les grandes merveilles que
Dieu y avait opérées en si peu de temps, conclurent qu'il
la fallait fortifier par le secours d'un plus grand nombre de Missionnaires.
Alors ce Révérend Père, qui est un Homme vraiment
Apostolique,fit de si puissants efforts pour cette glorieuse entreprise,
qu'en peu de temps cinquante-cinq Français, y compris quatre Pères
et trois Frères furent prêts. Ils partirent d'ici en Mai
avec un zèle et une ferveur sans pareille. Dans cette compagnie
il y avoir quelques Soldats de la garnison que Monsieur Dupuis, honnête
Gentil-homme, et qui avait commandement dans le fort, s'était offert
de conduire. Lors qu'il me fit l'honneur de me dire à Dieu, il
m'assura avec une ferveur qui ne ressentait point son homme de guerre,
qu'il exposait volontiers sa vie, et qu'il s'estimerait heureux de mourir
pour un si glorieux dessein. Tout cela ne se fait qu'avec des frais immenses,
mais les Révérends Pères sacrifient tout pour le
service de Dieu, et pour le salut des âmes. Et pour moi, je ne puis
comprendre la grandeur de leur courage en ces rencontres, car rien ne
leur coûte quand il s'agit de gagner des âmes à Jésus-Christ.
Les Agnerognons ayant appris que le dessein était formé
d'envoyer des Pères et des François aux Nations supérieures,
afin d'y faire une habitation et une maison fixe, devinrent tout furieux,
et renouvelèrent leur envie dans la pensée que cette alliance
des Français, Hurons et Algonguins avec leurs voisins serait leur
ruine avec le temps. Afin donc d'en traverser l'exécution, ils
se cachèrent dans un bois au nombre de quatre cens, afin de les
surprendre au passage. Ils laissèrent néanmoins passer le
Révérend Père Supérieur avec sa troupe, mais
quand il fut éloigné, en sorte qu'ils ne pouvaient plus
être vus, ils se jetèrent sur un grand nombre de canots qui
suivaient, conduits par le Révérend Père Mesnard
et un Frère, et sans rien dire, ni écouter, pillent et battent
outrageusement tous ceux qui se trouvèrent sous leurs mains, feignant
de ne les pas connaître : Puis comme s'ils se fussent relevés
d'un songe, et faisant les étonnés, ils s'arrêtèrent
tout-à-coup, et leur dirent : Hé quoi, c'est donc vous !
Hélas, vous êtes nos frères, nous pensions que vous
fussiez Algonguins et Hurons, que nous avons droit d'attaquer hors les
limites désignées. Nos Français voyant bien que ce
n'était qu'une fiction, les appelèrent fourbes et perfides,
leur disant qu'ils auraient guerre ensemble ; et voyant que la partie
n'était pas égale, ils se séparèrent.
Ces Barbares continuant leur rage et leur dépit vinrent de nuit,
et sans être vus dans l'Isle d'Orléans, et le matin voyant
une troupe d'hommes, de femmes et d'enfants tous Hurons, qui plantaient
leur blé d'Inde, ils se ruèrent sur eux, en tuèrent
six, et enlevèrent tous les autres au nombre de quatre-vingt-cinq,
qu'ils lièrent dans leurs canots. Tout cela se fit sans que les
Français en eussent connaissance, et même s'ils eussent encore
tardé cinq ou six heures à faire leur coup leur capture
eût été bien plus grande, parce qu'ils en eussent
enlevé trois ou quatre cens, qui étaient venus entendre
la Messe, et qui devaient ensuite s'en retourner en leur désert,
mais qui apprenant des fugitifs ce qui s'était passé, se
retirèrent dans le fort. Nous fûmes tous surpris de voir
le fleuve couvert de canots qui venaient vers Québec, surtout quand
on sut que c'étaient des Agnerognons, qui par le traité
de paix, et encore selon la parole qu'ils avoient donnée tout nouvellement
aux Révérends Pères, ne devaient point passer les
trois Rivières (11) . Cela fit croire qu'ils étaient aussi
bien ennemis des Français que des Sauvages. C'est pourquoi les
maisons écartées demeurèrent désertes chacun
se retirant à Québec, où néanmoins il n'y
avait pas de forces chacun étant allé à ses affaires.
Ils passèrent devant le fort, où l'on crut qu'ils allaient
aborder, mais faisant signe qu'ils étaient des amis, ils passèrent
outre, et continuèrent leur chemin, jusqu'à ce qu'ayant
vu des maisons abandonnées, ils crurent qu'on s'était retiré
par défiance qu'on avait d'eux, dont ils furent tellement choqués,
qu'ils enfoncèrent les portes, pillèrent tout ce qu'ils
rencontrèrent, puis s'en allèrent aux trois Rivières
chercher à qui vendre leur "picorage".
Nous avons su par un Chrétien, qui s'est sauvé de leurs
mains demi-brûlé,et deux doigts coupés, qu'ils ont
emmené nos captifs en leur pays, et qu'ils leur ont donné
la vie, excepté à six des principaux Chrétiens, qu'ils
ont condamné au feu. L'un d'eux nommé Jacques très-excellent
Chrétien, et qui était Préfet de la Congrégation,
a signalé sa mort par sa foi et par sa patience : Parce qu'on remarquait
en lui une piété plus éclatante que dans les autres,
on l'a fait brûler trois jours de suite, durant lesquels il pria
et invoqua sans cesse le saint nom de Jésus, exhortant de paroles
et par son exemple ses compagnons de supplice. Quelque violent qu'ait
été son martyre, l'on n'a pas entendu de sa bouche une seule
plainte. Enfin il a expiré en Saint, et nous l'estimons tel. Celui
qui nous a rapporté cette histoire, après s'être sauvé
du feu, courut plusieurs jours, jusques à ce que par une providence
de Dieu il fit rencontre du R. Père Supérieur et de sa troupe
à quatre journées d'Onnontagé, qui est le lieu où
se doit faire l'habitation française. Ce pauvre homme s'en allait
mourir, ayant fait plus de quatre-vingt lieues en perdant son sang : mais
le Révérend Père fit à son égard tout
ce qu'il fallait faire dans une semblable rencontre, et après l'avoir
mis en état de marcher, il lui donna escorte pour le conduire à
MontRéal.
Nous attendons de jour à autre les nouvelles de l'arrivée
de nos Révérends Pères.
Priez pour toutes ces affaires, mon très-cher Fils comme aussi
pour nos bons Chrétiens Sauvages qui se sont tous réfugiés
à Québec, en attendant qu'il plaise à Dieu de calmer
cette tempête.
De Québec le 14 d'Août 1656.
Votre très-humble et très-affectionnée Mère,
Sœur Marie de l'Incarnation, r.u.i.
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