Lettre de Marie de l’Incarnation
Texte quelque peu modifié... à partir
de l'original en français du 17e siècle
Mise à jour: octobre 2007
LETTRE CLXX De Québec, à son Fils, 24 juin 1656
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Mon très-cher Fils,
La sainteté et pureté de jésus soit notre sanctification.
J'ai reçu la vôtre unique par laquelle vous me dites que
vous m'écrirez par une autre voie. Voilà cependant cinq
navires arrivez à notre port sans que j'en aye reçu d'autres
de votre part. Il faut que je vous accuse d'un peu de paresse ; et que
je vous dise qu'encore que je sache votre bonne disposition, et par vous
et par d'autres, et que cela me suffise pour le présent, vous ne
devez pas néanmoins vous contenter de me le faire savoir par une
seule voie, autrement vous me mettez au hasard de ne point savoir de vos
nouvelles.
Le R. Père Hiérome Lalemant notre bon et charitable Père
repasse en France, tant parcequ'il y est rappelé, que pour accompagner
Monsieur de Lozon notre Gouverneur qui y retourne aussi. Ce nous est une
affliction bien sensible de le perdre, car outre que c'est une perte générale
pour tout le pays, notre Communauté y perd plus que tout autre.
Il a fait nos constitutions, nos règlements, et généralement,
tout ce qui nous est nécessaire pour vivre dans une parfaite régularité.
Le R. Père Dom Raimond et lui sont les deux personnes du monde
à qui Notre Seigneur m'a liée plus particulièrement
pour la direction de mon âme, et j'ay à celui-ci des obligations
infinies pour les grandes assistances qu'il m'a rendues dans mes nécessités.
Je vous prie de lui en témoigner de la reconnaissance et de le
recevoir selon son mérite ; car c'est un homme de grande considération
pour sa doctrine, probité et sainteté, sans parler de sa
naissance qui est assez connue dans Paris. Nous nous flattons de l'espérance
qu'il reviendra, mais son grand âge y pourra mettre de l'empêchement.
Il vous aime et chérit beaucoup, et cette seule raison, sans les
autres, vous oblige à lui rendre le réciproque, et pour
vous et pour moi.
Je vous remercie de votre présent, et prie Notre Seigneur de vouloir
être votre récompense; je vous prie de ne vous point mettre
en frais pour moi : je sais la bonté de votre coeur, mais je sais
aussi que les personnes religieuses ne font pas tout ce que leur bonté
leur suggère à cause de la pauvreté qu'ils ont professée.
Si vous étiez d'un Ordre qui eût du commerce dans le monde
par la direction ou autrement, je vous prierais de nous procurer des amis
; mais comme je sais que vous vivez dans la retraite, je vous demande
seulement que vous nous en procuriez pour le Ciel parmi les Anges et les
Saints, de l'assistance desquels nous avons encore plus de besoin que
de celle des hommes.
Vous m'avez obligée de me faire savoir pourquoi vos Religieux (rgi)
étant vêtus de noir votre Monastère porte le nom des
Blancs-Manteaux. Cette Maison ayant été fondée dans
ces commencements pour les Servites de la sainte Vierge, qui étaient
habillez de blanc, il eût été difficile dans l'établissement
de votre Réforme, d'en changer le nom : ce n'est plus là
un mystère pour moi. Pour ce qui nous regarde, je suis bien aise,
que vous approuviez maintenant notre demeure en Canada. Il est vrai que
c'est un pays de croix pour les serviteurs et pour les servantes de Dieu,
mais comme c'est le partage des Saints, nous sommes d'autant plus heureux,
que nous sommes dans un lieu où l'on en trouve en abondance et
avec bénédiction.
La manière de l'Oraison dont vous me parlez qui tient l'âme
unie à Dieu sans penser à autre chose, est très bonne
quand elle se termine à la solide pratique de la vertu : car bien
que dans l'Oraison actuelle on ne réfléchisse pas sur telle
ou telle vertu, quand néanmoins l'opération est de Dieu,
l'oraison porte son effet dans les occasions, Dieu laissant dans l'âme
un mouvement ou inclination au bien plus forte que ne fait une Oraison
commune. Vous verrez quelque chose de semblable dans l'écrit que
je vous envoie, dont le R. Père Lalemant a bien voulu être
le porteur fin de vous le mettre entre les mains.
Dans une lettre particulière je vous mande les nouvelles de ce
pays. Pour mon particulier ma santé est bonne, grâces à
Notre Seigneur, je l'emploie, après le soin de notre Communauté
à faire bâtir une petite Église que Madame notre Fondatrice
nous donne, et dont elle a voulu que je prisse la conduite. Ce travail
m'occupe assez, parce qu'il faut tout faire par ses mains, nourrir tous
les ouvriers ; et enfin faire de grands frais, quoi que nos édifices
soient pauvres et petits.
L'offrande que vous faites de moi chaque jour au saint Autel m'est très-précieuse;
j'y trouve mon bonheur, parce qu'étant offerte au Père Éternel
avec son Fils bien-aimé, j'espère que je ne serai pas rejetée.
Prenez courage dans les choses spirituelles, notre bon Jésus vous
aime.
C'est ici la première lettre que j'écris en France. Les
navires qui sont cinq en nombre sont arrivés à la fin de
Mai et au commencement de juin, ce que l'on n'avait point encore vu ;
c'est pourquoi ils partent de bonne heure, et c'est ce qui me presse d'écrire
à nos amis, et à vous qui m'êtes le plus cher de tous.
De Québec le 24 juin 1656.
Votre très-humble et très-affectionnée Mère,
Sœur Marie de l'Incarnation, r.u.i.
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