Lettre de Marie de l’Incarnation
Texte quelque peu modifié... à partir de l'original en français du 17e siècle

Mise à jour: septembre 2007
LETTRE CLXVIII De Québec, à son Fils, 12 octobre 1655

< Revenir au sommaire des lettres



Mon très-cher Fils.
Je ne serais pas satisfaite si voyant un vent Nord-est, qui arrête le navire à notre port, je ne prenais un moment de loisir pour vous dire un mot des bontés de Dieu sur nous et sur ce pays, qui ne subsiste que sur l'appui de sa divine providence Je vous en ai dit quelque chose par le premier vaisseau mais nous ne savions pas encore tout ce que notre bon Jésus faisait pour nous. Nous l'avons su et expérimenté depuis. Ce que vous avez appris l'an passé est donc véritable, que les Hiroquois avaient fait la paix avec nous, excepté une qui piquée de jalousie de ce qu'un Père avait visité une autre plutôt qu'elle, leva les armes pour se venger sur les Français et sur les Sauvages leurs alliés. Les autres ont toujours été fidèles dans les paroles de paix qu'ils avoient données : Celle-ci a continué son hostilité jusqu'au commencement de juillet avec tant d'opiniâtreté, qu'à peine pouvait-on trouver un lieu où l'on peut être en assurance. Après la fonte des neiges, ils ont fait plusieurs massacres tant des Français que des Sauvages qu'ils ont trouvés à l'écart. Ils ont pénétré jusques dans des lieux où on ne les attendait pas, dans la pensée qu'ils leur étaient inconnus et inabordables : mais ils y ont été conduits par des Renégats, qui en savaient le secret. Ils n'ont pu rien faire au gros des Français, parce que durant l'hiver on a fait diverses courses sur les neiges dont des chemins battus leur ont fait peur, et les ont obligés de se retirer, car ils sont plus traîtres que vaillants. D'ailleurs les Algonguins voyant les François prendre coeur, se sont aussi animez, et dans les courses qu'ils ont faites, ils ont pris plusieurs Barbares de considération.

Ils en ont brûlé ici quatre tous vifs avec des tourments horribles, et cependant ce ne sont que des roses en comparaison de ce qu'ils font souffrir aux Français et à nos Sauvages quand ils peuvent les attraper. Ces quatre patients dont je viens de parler se sont convertis à la foi et ont été baptisés avant leur mort. Leur conversion a été facile, parce qu'ils avaient déjà entendu parler de la foi à des Chrétiens qui avoient été captifs en leur pays, de sorte qu'ils se ressouvenaient facilement de nos mystères, et des choses nécessaires au salut, lorsque le R . Père Chaumonnot les assistait au supplice.

Une femme Algonguine ayant été enlevée par les Hiroquois avec toute sa famille, son mari qui était étroitement lié de toutes parts, lui dit que si elle voulait elle pouvait les sauver tous. Elle entendit bien ce que cela voulait dire, c'est pourquoi elle prit son temps pour se saisir d'une hache, et avec un courage non pareil elle fend la tête au Capitaine, coupe le col à un autre, et fit tellement la furieuse qu'elle mit tous les autres en fuite : Elle délie son mari et les enfants et se retirent tous sans aucun mal en un lieu d'assurance.

Les Algonguins ont fait plusieurs bons coups semblables, étant envenimés au dernier point contre les Hiroquois, et avec raison, parce qu'ils ont quasi anéanti toute leur Nation par leur férocité. Les Hurons de leur côté les ont aussi attaqués, et se sont furieusement battus. Ces Barbares sont encore venus aux prises avec les Français de MontRéal et des trois Rivières, où ils ont été si malmenés qu'ils disent : N'allons plus là, parce que ce sont des Démons. Le grand nombre de gens qu'ils ont perdus dans tous ces démêlés, ne leur a pas permis d'attaquer les habitations, mais seulement quelques familles écartées. Le coup le plus funeste qu'ils aient fait, a été à l'lsle aux Oies, où un honnête Bourgeois de Paris nommé Monsieur Moyen, qui avait acheté cette place, s'était établi avec toute sa famille. Il fut surpris le jour du saint Sacrement, tous ses gens étant à l'écart, lui et sa femme furent massacrés et leurs enfants...

Dans un autre lieu quatre serviteurs de Monsieur Denis Bourgeois de Tours établis en ce pays, ont aussi été surpris et massacrés. Plusieurs autres l'ont encore été entre lesquels s'est trouvé un Frère de la compagnie qui faisait chemin. Tout cela s'est fait par trahison : de sorte qu'on a eu toutes les peines imaginables à faire les semences pour cette année, chacun étant si effrayé, sur tout de ce qui est arrivé à Monsieur Moyen, que l'on n'avait ni vigueur, ni courage.

De plus il était venu un bruit que les Anglais étaient à l'Acadie avec quatre vaisseaux de guerre, et qu'ils avaient encore quelques Navires qui croisaient l'entrée du fleuve de saint Laurent, pour arrêter les vaisseaux que nous attendions, et venir ensuite se rendre Maîtres de Québec N'eut-on pas dit qu'étant ainsi entre deux écueils, nous étions tous perdus? On le disait, et pour mon particulier, (quoique je ne veille que ce que notre bon Dieu voudra, je vous confesse que voyant le Christianisme à deux doigts de sa ruine, mon coeur souffrait une agonie que je ne puis exprimer ; et il faut avouer qu'il n'y a point de croix pareilles à celles qui viennent de la gloire de Dieu intéressé au sujet du salut des âmes).

En juillet un vaisseau Nantois parut ici sans nous apporter aucunes Lettres. Mais il nous donna bien de la joie nous apprenant que l'Anglais n'était pas si proche de nous, mais seulement qu'il était à l'Acadie pour des Affaires de Marchands.

Ils se sont néanmoins saisis de ce pays-là, pour se récompenser de ce qui leur est du, et ils ont emmené Monsieur de la Tour, à qui ce pays appartenait, prisonnier en Angleterre. Ainsi une de nos peines fut levée, et le peuple commença à respirer. Il arriva au même-temps que plusieurs Hiroquois, entre lesquels il y avait de leurs Capitaines, furent pris par les Français, tant de Mont-Réal que des trois Rivières, ce qui humilia ces Barbares au dernier point. On ne fit point de mal néanmoins aux captifs sinon de les enfermer en prison les fers aux pieds, ce qui leur semblait doux en comparaison du feu. Eux de leur côté sachant que nous avions de leurs principaux Capitaines, traitèrent les nôtres doucement, et même les ramenèrent d'eux mêmes, demandant de renouer la paix. Ils étaient si empressés en cette demande, qu'ils mirent nos prisonniers en liberté sur la grève, sans demander les leurs, afin de témoigner par cette confiance que c'était avec sincérité qu'ils recherchaient l'alliance des Français. On leur rendit néanmoins tous leurs gens, afin de les gagner encore davantage.

Au même temps, les autres Nations Hiroquoises qui avaient toujours été fidèles parurent par leurs Ambassadeurs, disant qu'elles avaient toujours vécu en amis, sans exercer aucun acte d'hostilité depuis le traité de l'Automne. De plus les Agnerognons apportèrent des lettres des Hollandois, qui témoignaient que c'était sans feinte qu'ils recherchaient la paix . Et enfin un Français natif des trois Rivières, mais qui s'était établi parmi eux, les accompagnait et assurait qu'ils parlaient avec sincérité.

Les Agnerognons déclarent donc qu'ils veulent la paix, mais avec cette restriction qu'ils ne la veulent qu'avec les Français, et non avec les Hurons et les Algonguins. Cela ne leur a pas été entièrement accordé, mais seulement jusques à de certaines limites, esquelles il leur sera permis d'exercer toute sorte d'hostilité, en sorte néanmoins qu'ils ne les pourront attaquer dans nos habitations Françaises. Cela a été accordé, et il s'observe ; mais je n'y vois guères d'assurance, parce que ces Nations se haïssent au dernier point, à cause des massacres qu'ils ont fait les uns sur les autres. C'est là la cause du mal que souffrent nos François, car comme ils sont obligés de soutenir nos nouveaux Chrétiens, ils sont souvent enveloppés dans leurs querelles et dans leurs différents.

Ces Sauvages néanmoins ont persisté de demander un Missionnaire. On leur a donné le Révérend Père le Moine, qui est parti avec eux accompagné de deux Français. Depuis leur départ, l'on a toujours été en paix, et les Français se sont retirés dans leurs habitations qu'ils avaient presque tous abandonnés pour se réfugier ici. L'on a fait avec liberté la récolte des grains, on a fauché les prés, et on a fait la pêche de l'anguille, ce qui a causé une joie universelle à tout le pays. De plus un second vaisseau est arrivé, et nous a apporté nos autres nécessités.

En tout cela nous voyons une providence admirable sur nous tous, qui nous fait revivre, alors que nous pensions être au tombeau.

Ceux-ci étant partis, les Ambassadeurs des Onontageronons et des autres Nations Hiroquoises sont arrivés ici, et nous ont dit qu'ils avaient rencontré le Révérend Père le Moine, qui en effet a écrit et que les Agnerognons leur ont raconté tout ce qu'ils avaient fait mais qu'ils leur ont réparti qu'ils ne voulaient point de paix avec restriction, mais entièrement, et avec tout le monde, ce que le Révérend Père nous confirme par sa lettre. Or ceux-ci sont bien avec nos Chrétiens, ce qui nous console à un point que je ne vous puis dire. Il s'est fait de part et d'autre un grand nombre de présents pour affermir cette paix, dont je n'ai pas le loisir de vous faire le détail. Le tout s'est passé à Québec avec beaucoup de magnificence en présence de cinq à six cens Français, et de tous les Sauvages de ces contrées.

L'une des principales circonstances de cette paix, est que ces peuples ont déclaré qu'ils voulaient se faire Chrétiens, et que les Français allassent s'établir en leur pays, c'est-à-dire, qu'on y fit des Missions, et que l'on y bâtit une maison fixe pour les Révérends Pères, comme on leur en avait fait faire une aux Hurons, et enfin qu'on leur donnât dès à présent cinquante Français pour jeter les fondements d'une bonne alliance. Tout cela leur a été accordé, excepté ce dernier point dont on a remis l'exécution au printemps. On leur a seulement donné deux Pères avec un Français pour les instruire dans la Foi ; Les Révérends Pères d'Ablon et Chaumonnot sont ceux sur qui le sort est tombé : Ils s'estiment heureux d'avoir été choisis pour cette entreprise, et il ne se peut dire avec combien de zèle et de ferveur ils s'abandonnent aux hasards qui en peuvent arriver. Car sans parler des dangers de mort où la férocité de ces peuples les peut jeter, ils vont endurer des travaux qui ne sont pas imaginables aux personnes qui ne savent pas ce que c'est que d'être dans un pays barbare dénué de tous les secours dont les Européens semblent ne se pouvoir passer. Cependant ces braves ouvriers de l'Évangile y volent comme s'ils allaient en Paradis, et quand il s'agit de gagner des âmes à Jésus-Christ, c'est en cela qu'ils mettent leur bonheur, s'oubliant eux-mêmes et tous les intérêts de la nature.

Pendant le séjour de tous ces Ambassadeurs à Québec, ils nous ont visitées plusieurs fois, comme aussi une Capitainesse avec sa compagnie. Nous les avons régalés deux fois splendidement à leur mode, car c'est ainsi qu'il les faut attirer. Ils ont pris un singulier plaisir à voir et à entendre nos Séminaristes, et entr'autres une petite Huronne de dix à onze ans que nous francisions. Elle sait lire, écrire et chanter en trois langues: latin, français et en huron. Après qu'elle eut fait le Catéchisme à ses compagnes en leur présence ; elle fut faire une petite harangue au chef de la troupe, lui témoignant le plaisir qu'elle avait de la paix, et de ce qu'il emmenait des Pères, qu'elle le priait de nous envoyer des filles Hiroquoises pour être instruites parmi celles du Séminaire, et qu'elle les tiendrait comme ses soeurs. Il agréa sa proposition recevant un petit présent qu'elle lui fit, et admirant l'esprit et l'adresse de cette jeune fille. Elle en fit autant à la Capitainesse qui lui promit sa fille en lui faisant des caresses tout à fait extraordinaires à des Sauvages. Le R. Père Chaumonnot en ayant catéchisé trois durant quelque temps, deux ont été baptisés en notre petite Église. Ce sont les premiers du Christianisme des Sonnont8ae-ronnons et des Onnontageronnons. Je vous laisse à juger si nous avons chanté de bon cœur le Te Deum dans cette Cérémonie : Nous l'avons fait les larmes aux yeux et la jubilation dans le coeur, voyant ceux qui ci-devant détruisaient le Christianisme l'embrasser avec tant de dévotion et devenir enfants de Dieu.

Le Révérend Père Chaumonnot m'a écrit de Mont-Réal, d'où il va partir pour Onnontagé, et me dit qu'il a déjà six Catéchumènes et une petite Église volante; ce sont ceux qui ont été baptisés ici ; Il me dit que la Capitainesse que nous avons vue ici lui a donné charge de me demander qu'elle prie Dieu, et même qu'elle y invite les autres ; que je prenne courage, et qu'elle m'enverra sa soeur, sa fille, qu'elle nous avait promise ici, étant encore trop petite : Elle le répète deux fois, tant elle a le coeur à cela. Il est vrai que je lui ai envoyé une robe pour sa fille, avec d'autres présents pour les femmes de sa suite. Ils ont fait le récit à une troupe de leur compagnie qu'ils avaient laissée à Mont-Réal du bon accueil qu'on leur avait fait ici : ils en ont été si touchés qu'ils sont venus exprès pour nous voir. Les femmes sont entrées dans le Séminaire où nous leur avons fait festin, et donné des présents selon leur intelligence. Vous seriez surpris des adresses qu'il faut avoir pour attirer ces âmes égarées à la foi : Ah qu'il nous tarde que nous ne voyons une troupe d'Hiroquoises en notre Séminaire ô, combien nous les chérirons pour l'amour de celui, qui a répandu son sang pour elles aussi bien que pour nous ! Il est important que nous en ayons pour servir d'hostage, à cause des Révérends Pères qui sont à leur pays. Entre les présents publics il y en a un pour ce sujet, sans avoir néanmoins témoigné que c'est pour servir d'hotage, mais seulement que c'est pour la foi ; aussi est-ce le principal motif. Nous avons avec nos nouveaux Chrétiens Hurons une troupe d'Hiroquois qui n'ont pas voulu s'en retourner avec leurs Ambassadeurs, afin de se faire instruire en la Foi, ravis du bon exemple que nos Chrétiens leur ont donné.

Le R. Père Chaumonnot a mandé que la Capitainesse dont j'ai parlé, sait déjà chanter à la Messe, comme le font nos Chrétiennes Huronnes, et qu'elle est si zélée, qu'elle va convoquer les autres pour venir à la prière. Le R. Père d'Ablon ne faisant que d'arriver de France, et par conséquent ne sachant pas bien la langue elle est continuellement auprès de lui afin de la lui enseigner et de lui apprendre des mots. Je ne puis vous parler plus en détail de ces affaires, non plus que des ferveurs de nos bons Chrétiens, et des vertus héroïques qu'ils pratiquent, lesquelles donnent de la confusion à ceux qui sont nés dans le Christianisme. Priez pour eux, priez pour la conversion des Hiroquois, priez pour les ouvriers de l'Évangile ; enfin priez pour moi, afin qu'il plaise à la bonté Divine de me faire miséricorde, en me pardonnant mes péchés, et qu'elle me donne la grâce de la persévérance dans ma vocation que j'estime plus que toutes les choses de la terre. Je la prie de vous faire saint.
De Québec le 12 d'Octobre 1655.

Votre très-humble et très-affectionnée Mère,
Sœur Marie de l'Incarnation, r.u.i.

< Revenir au sommaire des lettres