LETTRE CLXXV
Mon très cher Fils. La vie et l'amour de Jésus soient notre vie et notre amour. J'ai reçu de trop bonnes nouvelles des Missions Hiroquoises pour ne pas vous en faire part. J'ai appris depuis trois jours que le progrès de l'Évangile y est grand. Le Révérend Père Mesnard seul a baptisé à Oneio K et à Oio, quatre cents personnes. Les autres Missionnaires en ont baptisé selon la même proportion dans les lieux de leur Mission. Le Diable qui est enragé de ces bons commencements, et qui craint encore plus pour l'avenir, a suscité un trouble pour détruire ce que les Pères ont édifié. Il rend la jeunesse, qui de soi est déjà guerrière, il la rend extrêmement revêche, rébarbative, la portant à nuire aux Chrétiens en tout ce qu'ils peuvent. Et parce que les Chrétiens n'osent pas encore s'élever contre ceux de leur nation, ils se jettent sur les Hurons, leurs anciens ennemis. Ils en ont tué treize, tant petits que grands, et en ont fait quarante autres prisonniers. Les anciens ne sont pas contents, mais les jeunes ne les craignent pas, il n’y a pas de police parmi ces peuples.
Pour ce qui regarde notre Monastère, j'écris à nos Mères de Tours à l'occasion du voyage de deux Soeurs de notre Congrégation, que l'on doit prendre en Bretagne, pour nous les envoyer à la prochaine flotte. Je les remercie pour cette année, à cause de quelques changements d'affaires qui sont survenus à notre maison, et particulièrement pour les grandes pertes que nous avons faites cette année. Il est vrai que je goûte fort l'avis que vous nous donnez au sujet du passage des Religieuses de France, et que des Filles du pays nous seraient plus favorables pour notre esprit, que d'autres qui y apportent un esprit étranger. Tout cela est vrai, et nous l'expérimentons : mais il n’y a pas encore assez de sujets en ce pays. Ou bien on les marie fort jeunes, ou elles n'ont pas de vocation, ou elles ne peuvent apporter de quoi subsister, ce qui est nécessaire absolument, notre Communauté étant très pauvre, et ne pouvant recevoir des Soeurs de choeur qu'à cette condition ; car pour des Converses, nous en avons reçu trois ou quatre pour rien. Cette nécessité nous oblige de recourir en France, bien que pour le présent nous avons besoin de personnes capables, et qui soient en état de servir, tandis qu'en recevant des Novices, il faut attendre longtemps, et encore après avoir bien attendu, il n’est pas certain qu’elles auront les talents nécessaires pour les emplois d'une Communauté. L'année dernière nous en demandâmes deux, une de chaque Congrégation. Celle de Paris se trouva prête, celle de Tours nous a manqué. Vous voyez qu'il ne dépend pas de nous, que tout n'ait été égal, et que nos Mères de Tours ne peuvent nous blâmer de manquer d'affection pour elles. Nous avons cinq Professes d'ici, une du pays et quatre qui sont venues de France avec leur habit séculier. Nous avons actuellement deux Novices, et deux de nos Pensionnaires qui postulent. Nous avons quatre Professes de la Congrégation de Paris.
Et quoi que nous soyons ainsi assemblées de divers endroits, nous vivons ensemble comme si nous étions Professes d'une même Congrégation, et d'une même maison, sous la conduite de ma Révérende Mère de Saint Athanase qui m'a succédée dans la charge. Mais quelque union que nous ayons ensemble, si nous trouvions des sujets capables dans le pays, nous n'en demanderions point du tout en France pour le bien de notre Communauté, et pour éviter les inconvénients, dont vous me parlez, qui sont réels et véritables. Mais enfin Dieu est le Maître de tout : Il est notre véritable Supérieur, et en cette qualité c'est à lui à pourvoir aux nécessités de sa Communauté, et à lui de chercher où il lui plaira des sujets capables de le servir dans les desseins qu'il a sur nous dans ce bout du monde.
De Québec, 15 octobre 1657 |