LETTRE CLXXXI MON très cher et bien-aimé Fils. Je supplie Notre-Seigneur de vous communiquer son esprit pour la conduite de cette affaire si épineuse. Pourquoi pensez-vous à sortir de charge à cause de cette affaire-là ? Il me semble que Dieu vous donne un grand courage pour la conduire. Ne procurez rien, mon très cher Fils, glorifiez Dieu en vous. S'il vous met en main ce qui est présent, il vous donnera des forces d'esprit et de corps pour le porter. Si je voulais regarder mon inclination pour vous, je vous souhaiterais hors de cet embarras et de tant d'épines, mais tout bien considéré, si sa divine Majesté veut vous rendre un digne instrument de sa gloire, je serai de ce parti. Je ne doute point que vos forces corporelles ne diminuent : votre grande retraite, le travail de l'étude, le soin des affaires, les austérités de la règle peuvent en être la cause ; mais nous ne vivons que pour mourir. Et ne vous mettez pas en peine si un grand recueillement vous fait passer pour mélancolique ; l'on a presque toujours dit cela de moi, et c'était lorsque mon esprit était en de très grandes jubilations avec Dieu. C'est que les joies qui viennent de Dieu, et celles qui naissent des créatures sont bien différentes, et le monde ne voit ordinairement que ce qui est du monde. N'estimez-pas non plus votre vie misérable pour être dans l'embarras des affaires : Les Saints ont souvent passé par d'autres situations bien plus épineuses. Lorsqu'il vous sera utile d'avoir cette présence de Dieu actuelle, fixe, et arrêtée qui vous semble incompatible avec tant de soins, il vous la donnera. Vous la possédez en une manière, en faisant la volonté de Dieu. C'est une haute grâce qu'il vous fait dans votre faiblesse de ne rien omettre de vos obligations : J'en rends mes très humbles actions de grâce à sa bonté. Prenez donc courage et consommez vous au service d'un si bon Maître. La modération de vos passions n'est pas un moindre présent de sa libéralité. Cela rend un homme plus capable d'affaires, et de les conduire selon Dieu avec le prochain. C'est là une marque de sa vocation dans les emplois que l'obéissance vous impose, et c'est cette vocation qui vous fait aimer la justice et les autres vertus qui se rencontrent dans la poursuite de vos affaires. Mais hélas ! qui ne contracterait des impuretés en maniant les affaires de la terre ? qui ne souffrirait quelque piqûres en touchant si souvent des épines ? C'est là, mon très cher Fils, le sujet de ma douleur : car quelque présence de Dieu qu'on puisse avoir, l'on passe par tant de souillures qu'il est très difficile de n'en être pas taché. Mais c'est une grande miséricorde de Dieu de ne pas les aimer, car ce que l'on souffre d'elles en est d'autant plus méritoire. Je ferai avec le temps une revue sur les choses spirituelles dont vous me demandez de l'éclaircissement : le départ précipité du vaisseau ne me permet pas de la faire à présent. Excusez-moi donc, je vous en prie, puisque je suis résolue de vous donner avec le temps la satisfaction que vous désirez de moi. | |
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