LETTRE CLXXVII
De Québec, à son Fils, 24 août 1658.

Mon très cher Fils.

Jésus soit notre vie et notre amour.  Voici la réponse à votre lettre du 28 avril que j'ai reçue avec deux autres de votre part, auxquelles j'espère pareillement répondre avec le temps.Puisque Dieu vous a mis dans la solitude et qu'il vous en donne de l'amour, c'est d’abord une marque qu'il veut vous faire quelque nouvelle grâce et qu'il a dessein de vous fortifier, et aussi qu’il veut vous préparer afin de pouvoir travailler dans les services qu'il demande de vous. Car c'est la conduite que sa Majesté tient ordinairement sur ceux dont il veut se servir dans la conduite des âmes. J'ai été très consolée d'apprendre que vos études n'apportent point d'empêchement au service de Dieu ;  c'est une marque qu'il demande cela de vous dans votre solitude. Je loue et estime le dessein que vous y avez pris qui ne tend qu'à la sainteté :  mais je vous dirai un mot sur le point que vous dites qui vous donne de la peine.  Le peu d'expérience que j'ai m'a fait connaître cette vérité, qu'il faut bannir tous les raisonnements superflus et les réflexions trop fréquentes sur ces sortes de matières, qui ordinairement sont plutôt des tentations que des choses réelles. Je crois que ce qui vous travaille de temps en temps est de cette nature, et je tire cette conclusion de la consolation que vous ressentez, lorsque dans vos peines vous vous abandonnez à Dieu, et à sa sainte conduite sur vous.

Je suis ravie de l'inclination que Dieu vous donne pour la perfection, vous appelant par état à sa sainte union. Vous êtes obligé de vous mêler de diverses affaires, tant pour le spirituel que pour le temporel, dans lesquelles il est impossible, dans la condition de la faiblesse humaine, qu'on ne contracte un peu de poussière.  Ces sortes de fautes ne sont pas des infidélités, mais des fragilités, qui se guérissent par ce fond d'union avec Dieu dans le coeur et dans l'esprit. Oui, les actes réïtérés dans cette union sanctifient merveilleusement une âme. Et n'estimez pas que les distractions que vos études ou vos affaires vous causent, soient des infidélités, si ce n'est que vous vous amusiez trop à raisonner sur des matières curieuses, ou controversées, ou sujettes à la vanité, ou enfin contraires à l'esprit de Jésus Christ. Quand une fois Dieu à fait présent à une âme du don de sagesse, et de celui d'entendement, ce qu'il fait ordinairement dans cette sainte union, les distractions ne nuisent point. Je prie sa bonté de vouloir vous départir l'un et l'autre pour sa plus grande gloire, pour votre sanctification, et pour le bien des âmes qu'il a soumises à votre conduite. Je ne sais si vous ne goûtez point tellement les douceurs de l'union, que l'action passe en votre esprit pour une distraction.  L'action émanée des sources dont je viens de parler, est une espèce d'Oraison parce qu'elle vient de Dieu et se termine à Dieu. Ainsi ne vous affligez point dans vos emplois, et ne distinguez point ce qui est le plus parfait sinon dans l'état où vous êtes, et où vous ne vous êtes pas mis de vous-même.

Quand on appartient à Dieu, il faut le suivre où il veut ; et il faut toujours revenir à ce point, de se perdre dans sa sainte volonté.  Pour arriver à cette perte, il faut vivre de foi, car l’Écriture dit : mon juste vivra de foi. Sortez donc des peines qui agitent votre esprit, autrement vous tomberiez dans l'inconvénient que votre ami vous a marqué, après quoi votre perfection souffrirait une grande altération, et le trouble intérieur traverserait les Saintes entreprises que vous avez conçues pour la gloire de Dieu et pour le service de l'Église.

Monsieur de Bernières m’informe, et le R. Père Lalemant me le confirme, que l'on veut nous envoyer pour Évêque Monsieur l'Abbé de Montigni, qu'on dit être un grand serviteur de Dieu. Ce serait un grand bien pour ce pays d'avoir un Supérieur permanent, et il est temps que cela se fasse, pourvu qu'il soit uni pour le zèle de la Religion avec les Révérends Pères jésuites, autrement tout irait au désavantage de la gloire de Dieu et du salut des âmes. Ces personnes qui disent que les jésuites gênent les consciences en ce pays, se trompent, je vous en assure ; car l'on y vit dans une sainte liberté d'esprit. Il est vrai qu'eux seuls ont la conduite des âmes, mais ils ne gênent personne, et ceux qui cherchent Dieu, et qui veulent vivre selon ses maximes, ont la paix dans le coeur. Il pourrait néanmoins arriver de certains cas où l'on aurait besoin de recourir à d'autres ; et c'est pour cela en partie que l'on souhaite ici un Évêque : Dieu nous le donne saint par sa miséricorde.  Les Hiroquois ont faussé leur foi et rompu la paix. Ils avaient même conspiré de faire mourir tous les Pères, et tous les Français qui étaient avec eux ;  mais Notre Seigneur les a protégés et tirés de leurs mains sans qu'aucun ait eu du mal. Je vous en parlerai plus au long dans une autre lettre.  Cette rupture jointe aux dangers de la mer, qui sont grands, fait que nous ne demandons aucune Religieuse de France cette année. Il y a encore une autre raison dont je vous ai parlé l'année dernière, à savoir les pertes que notre Seigneur a permis qu’il nous arrive.

L'avant-veille de nos moissons, un grand tourbillon accompagné d'un coup de tonnerre écrasa en un moment la grange de notre métairie, tua nos boeufs, et écrasa notre laboureur, ce qui nous mit en perte de plus de quatre mille livres. Depuis deux jours il nous est encore arrivé un autre accident. Il ne restait plus en ce lieu-là qu'une petite maison, où nos gens de travail avaient coutume de se retirer, car pour la grange nous l'avions fait rebâtir dans la cour de notre Monastère qui n'est éloigné de notre terre que d'un demi quart de lieue. Sur les huit heures du soir les Hiroquois ont appelé de loin un jeune homme qui y demeurait seul pour faire paître nos boeufs, à dessein comme l'on croit, de l'emmener vif, comme ils avaient fait un vacher quelques jours auparavant. Ce jeune homme est demeuré si effrayé, qu'il a quitté la maison pour s'aller cacher dans les halliers de la campagne. Étant revenu à lui il est venu nous dire ce qu'il avait entendu, et aussitôt nos gens au nombre de dix sont partis pour aller défendre la place. Mais ils sont arrivés trop tard, parce qu'ils ont trouvé la maison en feu, et nos cinq boeufs disparus. Le lendemain on les a trouvés dans un lieu fort éloigné, où épouvantés du feu, ils s'étaient retirés, ayant traîné avec eux une longue pièce de bois où ils étaient attachés. Dieu nous les a conservés, excepté un seul qui s'est trouvé tout percé de coups de couteau. La maison était de peu de valeur, mais la perte des meubles, des armes, des outils, et de tout l'attirail nous cause une très grande incommodité. C'est ainsi que sa bonté nous visite de temps en temps. Elle nous donne et elle nous ôte : qu'elle soit bénie dans tous les événements de sa Providence.

Ce n'est ici que ma première réponse : j'espère vous écrire par tous les vaisseaux ; mais j'ai tant d'embarras, mon très cher Fils, dans l'économie de nos petites affaires temporelles, que je ne puis écrire que par reprises. C'est moi qui aurais grand sujet de dire que je suis distraite sans fin, et que je commets un nombre innombrable d'infidélités à Dieu, qui par sa bonté, ne me rebute pas ;  mais plutôt il me continue ses grâces et ses miséricordes. Pour vous, continuez généreusement à le servir, employant les talents qu'il vous donne selon sa volonté, et de la manière dont il sera le plus glorifié. Je le prie de vous donner sa bénédiction, et de mettre sur votre langue et dans votre coeur les productions de son esprit, afin que sa parole ne soit point liée ni étouffée en vous par des respects trop humains, et que par une sainte hardiesse accompagnée d'une prudence divine, vous puissiez rendre au prochain les secours dont sa grâce vous rend capable. Je suis en son saint amour ce que vous savez, et en vérité je suis.  Vôtre.