LETTRE CLXXVI
De Québec, à son Fils, 15 octobre 1657.

Mon très cher et bien-aimé Fils. Voici la dernière lettre que vous recevrez de moi cette année, parce qu'il ne nous reste ici qu'un vaisseau qui lève l'ancre pour partir. Celle-ci n'est qu'une réitération de celles que je vous ai déjà écrites pour vous dire mon affection, ne vous ayant rien demandé, mais simplement pour vous dire l'amour que je porte à votre âme. Nous n'avons, vous et moi, qu'une seule chose à faire, qui est de servir Dieu dans l'état et dans la voie où il nous veut ; cela nous est évident. Vous aurez peut-être été mortifié de quelques points dans mes lettres, et vous aurez cru que je suis dans l'inquiétude au sujet de l'affaire dont il est question. Je vous avoue, et je vous l'ai déjà dit, que j'ai eu l'esprit affligé, mais non pas inquiété.  Mais vous m'avez donné de l'éclaircissement sur mes doutes dans la lettre que vous m'avez écrite par Monsieur d'Argençon, notre nouveau Gouverneur, en sorte que je suis satisfaite. N'en parlons donc plus ; parlons seulement d’avancer tous les deux dans la vertu et dans la voie de l'esprit intérieur, où l'on goûte Dieu et toutes les vérités divines. Il me semble que je suis encore bien éloignée de la pureté que demande ce fond intérieur. J'en découvre quelque chose, mais je ne le retiens pas, parce que je suis encore attachée à une nature faible, fragile et susceptible des impuretés de la terre. Ah ! mon Dieu ! Quand serai-je délivrée de ce moi-même si peu fidèle à l'esprit de la grâce ? Quoique dans mon fond je ne veuille ni vie ni mort, quand je pense néanmoins à la mort, ou que j'en entends parler, mon coeur s'épanouit et se dilate, parce que c'est elle qui doit me délivrer de ce moi-même qui me nuit plus que toutes les choses du monde.  Priez la divine bonté qu'il m'en délivre par les voies qui lui seraient les plus agréables, et qu'il sait être les voies qui me sont les plus propres.

De Québec, le 15 octobre 1657