LE GÉNIE SPIRITUEL
DE MARIE DE L'INCARNATION
Je n'ai pas ce soir à retracer les étapes du parcours spirituel et apostolique de Marie de l'Incarnation. Au-delà des circonstances du temps où elle a grandi et vécu, au-delà des événements qu'elle a traversés, je souhaite m'arrêter aux deux considérations que me suggère sa vie et qui me semblent plus significatives. Elles vont à tenter de découvrir le visage de sainteté de la Bienheureuse et à mesurer tout le prix qu'il nous faut attacher à son souvenir et à ses écrits.
C'est elle que nous avons à entendre.
C'est l'exemple de sa vie que nous avons à connaître et à comprendre.Il me semble qu'avec elle nous sommes devant une double réalité: il y a chez elle une double alternative. Ou plus précisément, elle a vécu dans une alternative continue sur deux plans:
D'une part, il y a chez Marie Guyart le rare équilibre de la nature et de la grâce, les dons qu'elle tient de sa naissance, de "la chair et du sang" et ceux qu'elle reçoit de son baptême et de sa foi.
D'autre part, il y a chez elle une constance d'alternative de la prière et de l'action; elle oscille de la vie intérieure à la vie apostolique avec une merveilleuse aisance.
L'équilibre de la nature et de la grâceLe portrait que l'on peut saisir de l'Ursuline du Québec se révèle, dans les événements et dans sa correspondance, d'une étonnante vitalité:
Maîtrise de soi et richesse des dons, délicatesse de coeur et forte sensibilité, aptitude à accueillir, à écouter et à commander, capacité à vivre au dedans et à s'ouvrir à la vie extérieure.
J'ajoute également la qualité d'écriture qui en fait un talent littéraire de son temps, celui de Malherbe et des premiers écrivains qui ont mené notre langue à sa maturité.
C'est elle-même qui nous permet de l'identifier dans sa personnalité profonde, riche des qualités humaines qui font les êtres supérieurs, prédestinés à tenir une place d'exception et à exercer un rôle éminent.
Si elle a conscience de ce qu'elle est, de ce que l'on attend d'elle, de l'autorité qu'elle doit exercer et du rayonnement personnel qui est le sien, elle n'est est pas moins disponible pour les tâches les plus modestes, comme la toilette des petites algonquines, l'aménagement du couvent après l'incendie, la traduction patiente du catéchisme dans la langue iroquoise... Et elle sait aussi que tout ce qu'elle est, tout ce qu'elle fait, n'est d'aucun mérite. Elle écrit superbement:Dieu fait connaître à l'âme que tout ce qu'elle a appartient à Dieu.
Elle n'est rien et n'a rien. Si elle est belle, c'est de la beauté de Dieu.
Si elle est bonne, c'est de la bonté de Dieu; si elle est sage, c'est
de la sagesse de Dieu. Si elle est riche, c'est des richesses de Dieu.Parlant de Marie de l'Incarnation, on ne peut se dispenser d'évoquer le caractère d'exception que lui vaut l'expérience mystique dont elle parle - on le verra plus loin - avec tant de discrétion et de pudeur. Mais elle n'est pas entrée en mystique sans percevoir le danger tout spirituel de négliger la voie commune de l'Évangile. Écoutons ce qu'elle écrit:
Dans l'apparence, il y a un temps d'extase et de ravissement
qui semblerait être quelque chose de plus sublime que les
maximes de l'Évangile. Mais non, Notre Jésus, sa Sainte Mère
et les saints apôtres nous sont les témoins fidèles du contraire...
Ce qui se fait dans l'âme par l'opération de la foi, est plus sûr et
d'un plus grand mérite.
N'est-ce pas ici l'indice d'une sagesse spirituelle qui témoigne de bon sens, d'équilibre et de robustesse dans la primauté de la foi?
Son apprentissage de la vie religieuse a connu la rude épreuve de la séparation de son fils Claude. L'épisode à lui seul demanderait tout un développement. On fera simplement mention de sa délicatesse de coeur et du mystère très réel qui réside dans sa vocation religieuse affrontée au sacrifice de l’affection maternelle.De cette vocation qui sera aussi l'appel missionnaire, elle écrit: Aller au Québec, c'est être disposée à mourir à tout. On sait les circonstances qui la déterminent, alors même qu'elle s'attache à sa vocation d'Ursuline. C'est la vision de Noël 1633 - elle vient de faire sa profession monastique - qu'elle a si parfaitement décrite:
Ce lieu était très éminent au bas duquel il y avait un grand
et vaste pays, de montagnes, de vallées et de brouillards épais qui
remplissaient tout, excepté une petite maisonnette qui était l'église
de ce pays. Notre Dame, la sainte Vierge, regardait ce pays
autant pitoyable qu'effroyable...
Ce fut cette vision qui devint un grand secret pour elle, mais lui causa peine et douceur extraordinaire. Elle conclut: Je me reposais l'esprit dans ces grandes vastitudes et j y accompagnais les ouvriers de l'Évangile.On peut l'en croire: rien ne compte pour elle que la sainte et intime familiarité avec Dieu...
L'alternative de la prière et de l'actionJe commence par cette belle formule: Quand Dieu appelle une âme, il lui donne son double esprit pour vaquer au dedans et au dehors de lui, et pour l'amour de Dieu. Nous tenons là ce qui me semble le caractère même de la vocation de notre sainte ursuline, l'accord de sa vie intérieure et de sa vie active, et ce qui est sans doute le plus étonnant, son étrange charisme, la capacité de passer de l'une à l'autre avec une totale liberté et une parfaite spontanéité. Je ne me trouve jamais mieux en Dieu que lorsque je quitte mon repos pour son amour afin de parler à quelque bon sauvage. Je vous dis tout cela pour vous faire voir que la vie mixte me donne une vigueur plus grande que je puis dire.
Comment ne pas songer ici au simple mot de Vincent de Paul - contemporain de notre Bienheureuse - pour rassurer une religieuse qui se plaignait de sacrifier son oraison quand il lui fallait subvenir à un besoin extérieur. Servir, c'est quitter Dieu pour Dieu. Marie Guyart ne pensait pas autrement. N'a-t-elle pas reconnu dès les débuts de sa vie religieuse: Mon corps demeure enfermé dans le monastère. Mon esprit n’y est pas enclos.Elle peut, en quelque sorte, se réconcilier avec elle-même quand elle se sent conduite en son fond, comme elle dit. Si elle ne néglige rien des choses de son état, elle doit suivre cet appel intérieur qui revient au coeur même des contraintes et des obligations du quotidien:
Je veux dire ce que je ne puis exprimer et, ne le pouvant
exprimer, je ne sais si je le dis comme il faut. L'âme porte
en son fond des trésors immenses et qui n'ont point de bornes.
Il n y a rien de matériel, mais une foi toute pure et nue, qui
dit des choses infinies.Nous faut-il maintenant dégager quelques conclusions.
La première, je l'ai dit plus haut, c'est que les conditions vécues par notre Bienheureuse, si exceptionnel que soit le parti qu'elle en a tiré, n'en sont pas moins communes à quiconque reconnaît sa condition de créature et celle où l'attache le baptême.
Dans une lettre à Claude, Marie évoque la double vocation à laquelle tout chrétien est appelé; elle distingue la vocation générale qui appartient à quiconque se veut fidèle à sa nature et à son baptême, et la vocation singulière qui se constitue dans les circonstances de la destinée de chacun, les dons particuliers et l'appel à tenir sa place dans la société et dans l'Eglise.
J'oserai dire qu'il s'agit moins d'imiter Marie de l'Incarnation dans le modèle qu'elle a vécu et qui tient à son type d'existence. Il est plus essentiel de prendre conscience soi-même de sa propre identité faite du visage, du nom, des qualités et des limites dont nous sommes responsables et surtout de l'appel que nous écoutons au-dedans et qui nous projette au delà du moi, de l'ego que nous sommes tentés de suivre.
Mais au-delà de cette personnalité que nous sommes appelés à reconnaître, il y a la vocation que nous sommes appelés à suivre. C'est là que se joue d'abord notre destinée à la fois sur le plan humain et sur le plus spirituel.
Je ne résiste pas à l'intérêt que peut prendre à nos yeux cette pensée du cardinal Newman dont la béatification est toute prochaine:
Je suis créé pour être ou pour faire ce pour quoi nul autre
que moi n'est créé. J'ai une place dans les desseins de Dieu
que nul autre que moi n'occupe. Riche ou pauvre, estimé
ou méprisé des hommes, Dieu me connaît et m'appelle
par mon nom. Dieu m'a créé pour lui rendre un service.
Il m'a confié une oeuvre qu'il n'a pas confiée à un autre.
De quelque manière, je suis nécessaire à Dieu pour
l'accomplissement de Ses desseins....
AmenCardinal Jean Honoré
Tours, ce 22 juin 2010
À l’occasion du XXXème anniversaire de la béatification de Marie de l’Incarnation.