Chapitre 16
L’action éducative de Marie Guyart :
une pédagogie de l’Être et du Coeur
Cécile Dionne
Psychothérapeute


L’attention que Marie de l’Incarnation a portée à l’éducation des filles de son époque peut-elle inspirer notre façon d’être présente auprès des jeunes aujourd’hui ? Comment celle qui a joué le rôle fondamental «d’intermédiaire culturel, […] de force médiatrice entre Français et Amérindiens, entre l’Ancien et le Nouveau monde» peut-elle nous aider à saisir les réalités de cet autre Nouveau Monde qu’est l’univers dans lequel évoluent les jeunes filles, ici, maintenant ?

N’avons-nous pas à traverser, nous aussi, une sorte de mer océane pour rejoindre les nouvelles générations de jeunes filles façonnées dans un univers culturel, sociologique et religieux qu’on pourrait qualifier d’aussi «étranger» et «novateur» que la Nouvelle-France pouvait l’être pour Marie Guyart à son époque ? Ne sont-elles pas, ces nouvelles générations, tout aussi nomades que les Amérindiennes quand on considère leurs incursions un peu partout sur la planète ? Elles ne courent plus les bois…elles courent le monde mettant souvent en veilleuse des études commencées, pour y revenir après diverses expériences, parfois dans une autre discipline en attendant de procéder à un choix définitif après des engagements plus ou moins longs sur le marché du travail.

Leur langage technico-audio-visuel-vidéo-clips ne nous oblige-t-il pas également à l’apprentissage d’une langue nouvelle qui véhicule valeurs et concepts révélateurs de leur être si différent du nôtre ? Monde, non plus de mots grammaticalement assemblés, mais bien d’images juxtaposées, de
musique syncopée, de clavardage codé sans structure logique et pourtant
porteur de sens qu’aucun dictionnaire ne nous révèle clairement….et qu’il
nous faut déchiffrer.

Les jeunes filles d’aujourd’hui ne vivent plus au milieu des coureurs des bois, des soldats de la garnison et des hommes d’équipage mais l’hypersexualisation de leur univers aux couleurs délavées de certaines émissions de télé-réalité ne peut-il pas engendrer des conséquences encore bien plus néfastes pour leur dignité de femme et leur santé même ?

L’action éducative de Marie Guyart peut-elle insuffler à notre pédagogie l’élan, le dynamisme, la vigueur dont nous avons besoin dans la conjoncture actuelle au sein d’une société qui se « désâme » tournant à vide, dans les faux mirages d’une société de surconsommation étouffante ce qui faisait dire à une jeune dame interrogée lors d’une enquête :

« J’ai comme un besoin d’âme »

Exclamation qui fait écho à l’univers chosifiant et dépersonnalisant de Jean-Paul Sartre qui écrivait : « Je n’avais pas d’âme»

Or, Marie Guyart s’est sentie appelée aux Ursulines parce qu’elles «étaient instituées pour aider les âmes chose à laquelle [elle avait] de puissantes inclinations».

Il se pourrait bien alors que puissent se rencontrer au-delà du temps et comme au carrefour de deux mondes : ce cri touchant d’une jeune femme
d’aujourd’hui et l’appel entendu jadis par Marie Guyart.

L’ex-directeur général de l’UNESCO, Federico Mayor écrivait au début du troisième millénaire : « Il n’y a qu’une pédagogie qui vaille – la pédagogie humaine de l’exemple et de l’amour».

Telle était, me semble-t-il, la pédagogie de Marie de l’Incarnation.

Pédagogie de l’exemple

Soeur Marie-Emmanuelle Chabot o.s.u. a intitulé une magnifique petite biographie de Marie Guyart : Tant femme que rien plus, et l’a dédicacée
ainsi :
« aux élèves des Ursulines
pour leur apprendre
à devenir
tant femme que rien plus»

Oui, c’est ce qu’elle EST d’abord qui devient enseignement tant pour l’éducatrice que pour les jeunes filles à éduquer. Pour ce premier point de
mon exposé, puisque vous connaissez déjà bien la femme extraordinaire que fut ma Mère en terre canadienne, je me contenterai d’énumérer les divers traits de sa physionomie qui font d’elle une femme exemplaire, source d’inspiration :
- femme de coeur, épouse et mère,
- femme d’affaires tant en France qu’au Canada,
- femme d’audace qui ose l’inédit,
- femme courageuse qui relève tant de défis,
- femme de vision qui prépare l’avenir,
- femme authentique qui accepte de partager son parcours intime,
- femme mystique et bien ancrée en humanité.

Ses divers biographes diront d’elle :

qu’elle n’ignorait rien de tout ce qu’on peut souhaiter d’une personne de son sexe,
que c’est une érudite, ouverte aux réalités économiques, politiques, sociales et religieuses,
qu’elle parle de faune, de flore, de colonisation, de géographie, de stratégie militaire,
qu’elle s’intéresse à tout : politique coloniale, diplomatie amérindienne, fabrication de canots et de raquettes, conséquences des abus de l’alcool et des méfaits du commerce des armes à feu.

Bref, une femme équilibrée qui développe tous ses dons :
- artistiques (broderie, chant, dorure, etc.),
- intellectuels (apprentissage des langues, étude des Écritures, de l’histoire, etc.)
- littéraires (plusieurs lettres, mine précieuse pour l’histoire, la géographie,
l’ethnologie, etc.),
- spirituels (intériorité, grâces mystiques, intuition des choses divines, etc.)

Aider les jeunes filles à connaître cette femme, la leur présenter sous tous ses aspects tant humains que spirituels, les inciter à lire ses écrits pour découvrir son itinéraire et ses réalisations, voilà, je crois, une première piste pour donner le goût de devenir soi-même une femme réussie.

Pédagogie de l’amour

C’est ce point que je veux développer davantage. Marie de l’Incarnation en digne fille d’Angèle Mérici a aimé d’une façon toute maternelle et pleine
de sollicitude. Cette expression très concrète de l’amour devrait inspirer toute oeuvre d’éducation soucieuse d’humanisation de notre univers de plus en plus impersonnel.

Dans un monde où le « coeur lui-même semble en proie à un étrange déficit» bien des jeunes femmes auraient besoin d’entendre aujourd’hui ce
que de la lointaine Amérique tante Marie écrivait à sa nièce qu’elle a «toujours portée dans son coeur» : « [...] je vous aime plus que moy-même […] ma très chère et bien-aimée fille.»

Beaucoup de désespérance chez les jeunes femmes que je côtoie dans mon service résulte du manque de ce regard d’amour, toujours espéré, mais jamais posé sur elles depuis leur tendre enfance. N’est-il pas en notre pouvoir de répondre enfin à cette attente quand nous entrons en contact avec elles ?

C’est d’une tendresse et d’une affection bien personnalisées que Marie Guyart entourera tant les petites Françaises que les « délices de son coeur ». Dans une lettre à une dame de ses amies, une lettre qu’il faudrait lire tout au long, elle parle de ses séminaristes, les nomme chacune par leur nom en précisant leur caractère. Elle connaît chacune, elle les aime telles qu’elles sont et pour ce qu’elles sont. Sensible à leur dénuement, elle demande de l’aide financière aux dames de France pour pourvoir aux besoins des « filleules » qu’elle leur a confiées les associant ainsi à son projet d’humanisation et d’évangélisation.

Voilà donc l’ingéniosité de l’amour qui crée des réseaux d’entraide par delà les mers. Réseaux qu’il est encore en notre pouvoir de multiplier dans nos milieux afin d’engager le plus de personnes possible dans notre effort d’humanisation d’un monde où le fossé se creuse de plus en plus entre riches et pauvres. Les jeunes générations touchées par ces injustices ne demandent pas mieux que de s’engager dans des projets humanitaires au sein desquels nous pourrions être des partenaires encourageants.

Dans sa préoccupation pour le bien-être des enfants, Mère Marie a la délicatesse de tenir compte de leurs goûts : elle demande du tissu en France pour les couvrir prenant soin de préciser les couleurs préférées des petites Amérindiennes. Elle leur prépare aussi ce qu’elle appelle des festins : « notre [consolation] qui est de les régaler selon nos petits moiens» et selon ce qu’elles aiment.

Elle veille sur leur sécurité. Le couvent devient un abri contre les dangers
de la guerre, un refuge après un incendie ou suite aux décès des parents.

[…] notre Séminaire est le refuge des affligez et des oppressez : car s’il y a quelque fille qui soit en danger de perdre ou la vie, ou l’honneur, ou les bonnes grâces de ses parens, ou enfin qui soit en quelque peine que ce soit, les Capitaines […] nous les ameinent, afin de les garder et de les instruire.

Son coeur est plus large que sa maison. Au lieu de trois séminaristes, nous en avons quatorze dit-elle : « Nous les faisons coucher sur des planches mettant sous elles ce que nous pouvons pour en adoucir la dureté, et nous empruntons au magazin des peaux pour les couvrir […] »

Marie Guyart a confiance dans l’être humain même abîmée et non recommandable : elle n’a pas eu peur par exemple d’accueillir une femme
que l’on disait capable de gâter nos séminaristes, laquelle « est devenue docile et souple comme un enfant».

Les Iroquoises étant plus irréductibles, plus difficiles, notre missionnaire rêve de les accueillir justement parce qu’elles sont ainsi. Elle donne une deuxième chance. N’est-ce pas de cette deuxième chance dont ont tant
besoin bon nombre de jeunes filles dont l’estime d’elle-même a été ravagée lors d’aventures malheureuses, déshumanisantes et avilissantes ? Pouvonsnous croire assez, nous aussi, en la capacité de rebondissement de l’être humain pour offrir à ces jeunes femmes des lieux physiques d’accueil et surtout des espaces psychiques favorables à la régénération de leurs tissus affectifs blessés et endoloris ?

Notre éducatrice avait le désir d’accueillir les Iroquoises non seulement à cause de leur réputation d’irréductibles mais aussi parce qu’elle avait perçu l’influence politique de ces femmes dans leur tribu. Perspicace, elle voyait peut-être dans les jeunes Iroquoises un riche potentiel pour l’expansion du Nouveau Monde ? Il semble bien qu’elle croyait au leadership féminin des autres tout en exerçant le sien avec aplomb tant devant les autorités civiles que religieuses d’alors.

Depuis, même si le féminisme a marqué beaucoup de points dans la société actuelle, cette société n’est-elle pas encore trop majoritairement masculine ? Marie de l’Incarnation dans son audace ne peut-elle pas inspirer les jeunes femmes d’aujourd’hui à s’engager plus activement encore dans la poursuite de l’instauration d’un monde où le leadership serait mieux partagé entre hommes et femmes ? Celle qui fut, au parloir, la conseillère des intendants et des gouverneurs ne nous suggère-t-elle pas qu’il y a lieu d’encourager ces jeunes femmes à continuer de prendre leur place dans la gouvernance de nos sociétés, y apportant les richesses de leur féminité, j’ose dire en les imprégnant d’un peu plus d’humanité peut-être…


Marie de l’Incarnation possède une belle largeur de vues qui lui permet de saines et judicieuses adaptations surtout pour exprimer son amour et son
attention envers l’autre :

Les Constitutions de 1647 donnent toujours la préférence aux Amérindiennes ; ainsi bien que le silence soit de règle au monastère pour les religieuses : cela toutefois ne doit pas empêcher en passant les salutations et petites paroles d’affection en général, particulièrement envers les séminaristes sauvages […]

Cette largeur de vue, doublée d’une grande liberté intérieure, l’amène à prendre des initiatives devant les situations nouvelles et à déroger parfois
aux coutumes établies : ainsi, les religieuses paieront la dot de mariage des filles qu’elles gardent avec elles jusqu’ à cette étape de leur vie. Elles paieront aussi pour des sépultures. Elles accueilleront dans le cloître, durant toute une année, Mlle de la Blanchetière, une jeune dame venue de France pour épouser le sieur de Hauteville.

Là où Marie Guyart devient particulièrement un phare pour notre action éducative au carrefour de deux mondes, c’est dans sa remarquable capacité de s’émerveiller et de s’adapter à la culture amérindienne. D’abord convaincue qu’elle peut franciser les filles sauvages tel que le demande le roi de France, tout en se soumettant à cette ordonnance, elle saisira vite qu’il n’est pas possible de demander ce tour de force aux petites qui dépérissent dans le séminaire. Elle acceptera donc leur présence sporadique entre les saisons de chasse et de pêche dans un mode d’enseignement qu’on qualifierait aujourd’hui d’enseignement individualisé établi selon le profil particulier de chacune des élèves.

Par contre, elle conserve la conviction que ces petites Amérindiennes peuvent accueillir la Révélation. Elle distingue le trait culturel du désir fondamental universel de l’absolu. Nous aussi, nous avons à établir les mêmes distinctions dans cette société juvénile où nous pourrions être tentées de penser que la soif d’absolu ne peut cohabiter avec l’engouement pour le rap, la salsa, le rafting, etc. Sommes-nous assez attentifs aux langages des jeunes générations pour en saisir toute la portée, tout le message ? Entendons-nous, captons-nous ce qu’ils nous transmettent de leur soif profonde sous ces nouvelles formes d’expression ? Osons-nous leur présenter cette Révélation ?

Comme Marie de l’Incarnation a su utiliser le penchant amérindien pour les danses et leur fascination pour le chant et la musique, nous aurions avantage nous aussi à créer des outils pédagogiques modelés à partir des
éléments culturels du monde des jeunes. Oser comme elle recourir à eux pour nous aider dans l’apprentissage de ce nouveau langage qu’il nous faut déchiffrer comme elle l’a fait pour s’initier aux langues amérindiennes afin de créer un pont entre deux mondes.

J’espère en ces quelques réflexions avoir pu suffisamment mettre en relief quelques éléments – ce n’est pas exhaustif – de la pédagogie de Marie Guyart qui peuvent nous donner le goût de devenir à notre tour des éducateurs et des éducatrices soucieux de favoriser le plein épanouissement des puissances de vie des jeunes générations. Toute Ursuline qu’elle était, Marie de l’Incarnation n’a fait que concrétiser les principes éducatifs de notre fondatrice qui nous prie en ces termes :

« Vivez et comportez-vous de telle façon que vos filles puissent se mirer en vous et ce que vous voulez qu’elles fassent, faites-le d’abord vous-mêmes. » (6e précepte)

« Soyez affables et humaines : Aimez vos filles (8e Avis). » (2e précepte)

« Je vous supplie de bien vouloir prendre en considération et tenir gravées dans votre esprit et dans votre coeur toutes vos filles, une à une […] avec leur condition et tout ce qui les concerne » (2e legs) « les menant d’une main suave et douce. » (3e legs)

Et nous voilà revenue à notre point de départ :

Il n’y a qu’une pédagogie qui vaille – la pédagogie humaine de l’exemple et de l’amour.

C’était celle de Marie Guyart :

Une pédagogie de l’Être et du Coeur

Tel un phare sur une mer embrumée, Marie Guyart peut nous guider aujourd’hui dans notre action éducative auprès des jeunes filles en nous inspirant une pédagogie capable de « relier » leur univers et le nôtre comme elle a su être « l’intermédiaire culturel » entre l’Ancien et le Nouveau Mondes. Quelle est donc cette pédagogie qui émane de son être d’abord et qui s’incarne ensuite dans des attitudes favorisant la croissance et l’épanouissement de l’autre dans le respect et la confiance ?