Marie de l’Incarnation : un amour qui ne meurt pas


Quand on m’a demandé de prendre la parole dans le cadre des Conférences Notre-Dame en me précisant : « Pourriez-vous nous parler de Marie de l’Incarnation, de sa mission, de son lien avec Angèle Mérici, des Ursulines aujourd’hui, des Associé-e-s, de votre Chapitre général, de votre mission comme supérieure générale…? », j’ai demandé 24 heures de réflexion. Mais rapidement, cette demande est devenue pour moi un appel à partager à ma façon quelque chose de l’héritage reçu et toujours vivant, quelque chose du trésor qui est le vôtre comme le nôtre, puisqu’il s’agit de la Mère de l’Église canadienne : Marie de l’Incarnation.

J’expérimente et je constate avec émerveillement qu’il y a chez Marie de l’Incarnation un amour qui ne meurt pas, un amour qui a traversé les âges et qui fascine toujours, un amour aux couleurs d’alliance et d’incarnation, étroitement relié au charisme d’Angèle Mérici. C’est ce dont je souhaite vous entretenir aujourd’hui.

Je vous invite donc à  retrouver Marie de l’Incarnation au départ de sa grande traversée, pour tenter de découvrir ce qui l’anime et ce qui caractérisera sa mission au Canada. Des motivations profondes, qui brûlent encore aujourd’hui au cœur des Ursulines et  des disciples de Jésus « en ce pays »

La traversée de Marie

Elle s’appelait Guyart, par sa naissance. Marie Guyart, par son baptême. Elle sera Marie Martin, par son mariage,  et deviendra Marie de l’Incarnation en prenant l’habit des Ursulines de Tours. Un nom porteur à la fois de sa spiritualité et de sa mission.

Quand elle débarque à Québec, le 1er août 1639, Marie de l’Incarnation est à la veille de ses 40 ans. C’est une femme mûrie par ses expériences humaines et spirituelles, forgée par le mariage, la maternité, le veuvage, les soucis financiers,  et le travail sur les quais de la Loire où elle s’est retrouvée à la fois infirmière, conseillère, comptable et chef d’entreprise.

Pour suivre l’appel qui la tenaille, à la vie ursuline puis à la venue en Canada,  Marie s’est déjà séparée à deux reprises, et la deuxième fois de façon définitive, de son fils unique et de sa famille.  De la première séparation, elle dit : « Il me semblait qu’on m’arrachait l’âme et qu’on me séparait en deux…» ( Témoignage, p. 129 ). La deuxième n’a pas été plus facile. C’était un adieu définitif aux siens. Il lui a  fallu une espérance folle, un amour aussi passionné qu’inconditionnel pour s’engager dans cette immense traversée affective, plus exigeante encore que celle des mers.

À Québec, c’est dans la foi que Marie avance, et souvent même dans la nuit. Ses grandes expériences mystiques sont derrière elle.  Elle les a vécues avant l’âge de 40 ans, et pour la plus grande part, avant  d’entrer en religion,  au cœur du monde où elle était plongée, comme laïque, si on  peut dire. Ce n’est donc pas à la faveur de circonstances particulières ou dans un cadre privilégié, mais bien au coeur de son intense activité humaine, que Marie Guyart a connu une profonde intimité avec Dieu, une intimité que l’on qualifie de mystique à cause de son caractère extraordinaire mais qui vient nous redire que toute personne est appelée à trouver sa joie, sa fécondité et son accomplissement dans la rencontre avec son Dieu. Ce n’est pas pour rien que son aventure mystique fascine toujours nos contemporains et qu’elle s’est vue porter à l’écran et sur la scène encore l’an dernier.  Et si nous étions tous et toutes appelés à  ce grand amour ?

Mais le grand amour n’a pas détaché Marie Guyart des réalités les plus concrètes de son temps Sa spiritualité  demeure enracinée dans le mystère de l’Incarnation, le mystère de la proximité de Dieu et de son alliance avec  l’humanité qu’il fait sienne.  Sa façon de comprendre et de vivre l’Évangile en connexion intime avec la vie du monde, Marie Guyart en a hérité de la fondatrice des Ursulines, Angèle Mérici, dont elle partage le charisme. 

La fondation d’Angèle Mérici

Reculons donc un peu dans l’histoire. Quand Marie Guyart les a rejointes le 25 janvier 1631, les Ursulines de Tours vivaient dans un monastère cloîtré. Fait étonnant si l’on pense aux origines de la communauté. En effet, le projet d’Angèle Mérici, devenu réalité le 25 novembre 1535, à Brescia en Italie, n’avait rien de commun avec la vie monastique. En fondant une Compagnie sous le patronage de Sainte-Ursule, vierge et martyre, Angèle avait donné naissance à une manière de vivre la consécration à Dieu en dehors d’un couvent. Elle s’était laissée toucher par la situation de plusieurs jeunes femmes de son temps, à qui la vie  monastique n’était pas accessible à cause d’une dot à payer, de la décision contraire de leur famille, ou parce qu’elles étaient porteuses d’une autre intuition. Angèle croyait profondément qu’il est possible et fécond d’appartenir radicalement à Dieu au cœur du monde, là où lui-même est venu nous rejoindre pour partager notre vie. Et pour Angèle, il ne s’agissait pas là d’une vie consacrée de seconde classe. Au contraire, elle en parle comme d’une entreprise de valeur ( Règle, Prologue,18 ) dans laquelle on entre joyeusement et de sa propre volonté, ce qui était aussi révolutionnaire à son époque.

Bien sûr, la vie monastique au temps d’Angèle avait grandement besoin d’être renouvelée. Mais ce n’est pas à une réforme de la vie monastique qu’Angèle s’était sentie appelée, comme Thérèse d’Avila, sa contemporaine espagnole. C’est à une fondation nouvelle. Pour répondre à un  grand besoin spirituel de son temps et par fidélité à l’appel incessant que l’Esprit lui faisait entendre au fond du cœur,  Angèle  Mérici a fondé quelque chose de tout à fait inusité, et qui n’avait pas son pendant du côté masculin.  Celles qui étaient appelées et acceptées dans ce genre de vie, « la Compagnie de Sainte-Ursule ne les retirerait pas du monde. Elles continueraient à vivre leur vie de tous les jours, sans changer de logis ou d’occupations et portant même les habits de toujours. Mais elles ne seraient plus du monde…Une offrande de tout l’être… dans la banalité quotidienne d’une vie ordinaire, sans histoire, mais transfigurée  par le renouvellement chaque jour répété d’un échange d’amour…Voilà la vie nouvelle et malgré l’absence d’une vie communautaire, malgré les différences sociales, chacune serait consciente d’un lien de famille très puissant forgé dans le sang du Christ… »  (  Luciana Mariani et Marie Bénédict Rio, Contre Vents et marées. Au souffle de l’Esprit, Angèle Mérici,  Ursulines de l’Union canadienne, 1990. pp.75-76 )

D’une certaine peur du monde et d’un certain désir de s’en retirer, qui avait pu à certains égards caractériser la vie monastique, on venait de passer à l’intuition du levain dans la pâte.  Si Dieu lui-même prend chair et vient habiter chez les siens, s’il est entré dans ce monde pour y rester, c’est là que les filles d’Angèle Mérici le rencontreront et le serviront dans leurs frères et sœurs. Et cette seule présence contribuera à la transformation du monde dans et par un amour bien incarné. Voilà ce que l’Esprit avait inspiré à Angèle.

Les détours de l’histoire

Mais l’intuition d’Angèle, encore trop neuve, trop jeune et trop fragile, ne résistera pas dans sa forme originale au grand mouvement de réforme issu du Concile de Trente, sauf, pour une part, en Italie.  Ce Concile débute en 1545, cinq ans après la mort d’Angèle, et dix ans après la fondation de la Compagnie de Sainte-Ursule. Dans son sillage les Ursulines, passées en France, deviendront  cloîtrées. La Compagnie s’y transformera en ordre religieux dès 1612. Du monastère de la rue St-Jacques à Paris sortiront plusieurs autres monastères. C’est à celui de Bordeaux que se rattachait le monastère de Tours d’où partira Marie de l’Incarnation en 1639. L’Ordre de Sainte-Ursule continuera à se répandre aux quatre coins du monde. Nous en mettons toujours les initiales au bout de notre nom : o.s.u.. Aujourd’hui plus de 45 groupes, unions ou fédérations d’Ursulines, tous autonomes, se réclament de sainte Angèle Mérici et forment une grande famille spirituelle. Dans cet arbre méricien on retrouve entre autres la branche de la Compagnie de Sainte-Ursule qui, comme Institut séculier, a repris le mode de vie d’abord proposé par sainte Angèle.

Oui, étrange détour de l’histoire que cette vie monastique qui fut la nôtre jusqu’au Concile Vatican II,  si l’on pense à l’origine de la Compagnie. Mais détour dont la Providence s’est servie pour forger les Ursulines à une spiritualité où contemplation et mission ne font qu’un et s’enrichissent mutuellement. Le charisme fondateur qui nous avait d’abord placées au cœur du monde et de l’histoire humaine dans sa quotidienneté a continué à vivre et à s’exprimer autrement au cours des siècles. La mission ne pouvant être vécue en dehors des monastères en raison de la clôture, les Ursulines ont accueilli des jeunes filles dans leurs cloîtres pour les éduquer et les instruire, partout dans le monde. Tenir une école à l’intérieur du  monastère a été la forme principale de mission des Ursulines pendant trois siècles, ce qui a donné naissance à d’importants bâtiments. C’est bien sûr, entre autres, l’histoire des Ursulines de Québec.

La mission de Marie de l’Incarnation

Revenons donc maintenant à la mission de cette femme qui arrive à Québec en 1639, porteuse du charisme d’Angèle Mérici. Elle vient y bâtir ce qu’elle appelle une maison à Jésus et à Marie ( Témoignage, p.194 )  i.e. un monastère et son école, et ce,  dans un pays encore tout neuf et une Église encore naissante.  Qu’est-ce qui motive Marie Guyart de l’Incarnation?

Qu’est-ce qu’elle cherche à faire ? Comment comprend-elle sa mission?

Il faut se rappeler que c’est à la lecture des Relations des Jésuites que Marie de l’Incarnation a ressenti un vif désir de venir en Nouvelle-France, désir confirmé par ce qu’elle appelle le songe du Canada ( Témoignage, p.183 ) où Dieu lui fera voir le pays qui l’attend. Ses Lettres témoigneront plus tard que tout l’intéresse de ce nouveau pays. Elle  y débarque le 1er août 1639 pour ne plus jamais en repartir. Elle l’adopte « à bras le corps » ce pays, elle l’aime et le fait sien. Elle choisit de s’y établir à demeure, d’en partager le développement, les élans, les défis, les angoisses, les espérances et les joies. Elle en décrit la géographie, la flore, la faune, les  coutumes. Elle relate les événements qui le forgent, avec l’amour passionné de celle qui veut le voir grandir et devenir ce qu’il est appelé à être : un nouveau monde. Elle rêve à la fois d’une nouvelle Église et d’une nouvelle société. C’est pourquoi son annonce de l’Évangile ne se détache pas des réalités très concrètes auxquelles sont confrontés ses contemporains. Évangéliser, annoncer la bonne nouvelle de l’Amour, cela veut dire pour Marie de l’Incarnation laver, nourrir, soigner, instruire les petites filles ou les néophytes, accueillir, conseiller, réconcilier, négocier, bâtir et rebâtir, tout cela en vivant au milieu de son monde, avec son monde. En témoigne le parloir du petit monastère assidûment fréquenté par petits et grands, colons et gouverneurs, ecclésiastiques et coureurs de bois,  Amérindiens et Français.  Porter son Nom, le nom de Dieu, en ce pays, comme le chante Robert Lebel, cela veut dire encore pour Marie de l’Incarnation apprendre les langues amérindiennes à en avoir des pierres qui roulent dans la tête, puis composer  des dictionnaires et des catéchismes dans ces langues. Cela veut dire essayer de comprendre une autre culture, une autre manière de vivre, de penser, de sentir et de croire, et cela à force d’écoute, d’attention et de réciprocité. Elle s’émerveille de la foi de ses néophytes qu’elle peut nommer chacun par son nom. Elle discerne leurs dons et leurs aptitudes. Elle croit dans leurs possibilités. Son profond respect pour ces personnes qui lui sont confiées lui inspire de renoncer à les franciser, contrairement au désir de sa Majesté le roi de France.

Enfin, elle sait que le seul chemin de la rencontre vraie, c’est celui de l’amour. Et elle aime, ardemment, tendrement. Si Marie de l’Incarnation est venue en Nouvelle-France, c’est pour faire connaître Celui que son cœur aime. « Je voudrais faire sortir mon cœur par ma langue pour dire à mes chers néophytes ce qu’il sent de l’amour de Dieu», écrit-elle à une religieuse de Tours, en 1641 ( Correspondance, p.125  ).  Mais son amour, comme celui de Jésus,  n’est pas que parole, il se fait surtout proche. Il la fait agir, sur le terrain. ll lui fait épouser dans toutes ses dimensions la vie de la jeune colonie.  Celle qui avait mené son équipe de débardeurs sur les quais de la Loire n’a pas perdu de son réalisme, de son expérience concrète des choses, de ses capacités d’organisation et surtout de relation.  Elle connaît tout le monde, et pas seulement leur nom. On lui raconte tout. On lui demande conseil pour tout.  Son feu intérieur s’incarne dans le don de son temps, de ses forces, de ses talents, de sa vie « Je ne me trouve jamais mieux en Dieu que lorsque je quitte mon repos pour son amour, afin de parler à quelque bon Sauvage », écrit-elle à son fils en 1643 ( Correspondance, Dom Oury, p. 187 ).

Mais, d’où lui viennent ce souffle, cet élan, cet amour inlassable, sinon de Celui dont il est dit  «  Il est venu chez les siens… Il a habité parmi nous. » En cela se reconnaît, bien vivant chez elle, le charisme fondateur qui avait gardé Angèle Mérici et ses filles au cœur de la société de leur temps. Angèle n’a jamais habité un monastère. Elle a vécu chez d’autres, dans de petits appartements de la ville de Brescia, et  elle a laissé ses filles dans leur maison de famille ou de travail.  Chez elle aussi, on se succédait pour trouver réconfort, conseil, et lumière. Elle savait  rejoindre ses contemporains dans leurs activités les plus significatives.  La mission de la Compagnie au départ n’avait  pas de forme plus définie que celle d’être une présence lumineuse au coeur de la vie des gens.

Pour Marie de l’Incarnation, on le sait, la mission, en plus d’être cette présence , consiste à déployer une immense activité de bâtisseuse, d’éducatrice et de je ne sais quoi encore. Tout est à faire en ce pays où elle est venue et elle est de tous les métiers. Puis les moyens manquent terriblement, surtout après l’incendie et le départ pour Montréal de Madame de la Peltrie, celle qui, après avoir assuré la fondation du premier monastère à même ses biens, avait aussi participé personnellement à la mission des Ursulines. Il faut donc, spécialement après son départ, chercher et entretenir de nouveaux bienfaiteurs et bienfaitrices dans la Mère Patrie. Ce qui suppose pour Marie de l’Incarnation de nombreuses lettres, écrites de soir ou de nuit, à la chandelle ou au coin du feu, alors qu’on cuit du visage et qu’on gèle du dos.  L’abondante correspondance de Marie de l’Incarnation, dont une partie seulement a été retrouvée,  environ 275 lettres,  est un trésor inestimable, quel que soit l’angle sous lequel on l’aborde. Depuis  1992, le Centre d’études Marie de l’Incarnation ( CEMI ) créé par une collaboration entre les Ursulines de Québec et la Faculté de Théologie de l’Université Laval, explore tout particulièrement cette mine. Les travaux de ce groupe multidisciplinaire contribuent à mettre en lumière l’héritage de cette femme exceptionnelle. Mais à son époque, on ignorait tout autant les expériences mystiques  de Marie de l’Incarnation que la richesse de ses écrits.  Témoignage et Correspondance  n’étaient, bien sûr, ni l’un ni l’autre destinés à la publication. À voir vivre Marie, on comprenait plutôt qu’on ne trouve jamais si bien  Dieu qu’au cœur des réalités humaines et quotidiennes où il se cache.

Finalement, que cherche Marie, sinon qu’en rencontrant Celui qui les aime, toutes les personnes qu’elle croise ou accueille sachent qu’elles sont importantes, uniques et aimées de Dieu et qu’ en cela leur vie a un sens et un avenir ? Sinon, pourquoi instruire, pourquoi bâtir, pourquoi tant se dépenser, pourquoi donner ainsi sa vie, après avoir laissé au loin ceux et celles qu’on aime ? Ce qui la fait vivre, ce qui la passionne, Marie brûle de le partager. Elle le fera jusqu’à son dernier souffle, le 30 avril 1672.

Les Ursulines  après Marie de l’Incarnation

À la mort de Marie de l’Incarnation, la petite communauté qu’elle a fondée    compte 24 Sœurs. Elle va poursuivre sa mission, riche de son héritage passionné. Les Ursulines ne retourneront pas en France, peu importent la menace iroquoise, la menace anglaise ou américaine, les difficultés de la conquête, l’âpreté et l’incertitude de la vie en ce pays, à certains jours plus qu’à d’autres.  Des filles du pays se joindront rapidement puis succèderont aux premières Ursulines venues de France. Elles donneront leur couleur propre à la vie ursuline en ce pays. Un autre monastère sera fondé à Trois-Rivières dès 1697 tandis que celui de Québec s’agrandira au rythme des besoins. Il comprend aujourd’hui 15 bâtiments, dont le dernier, un gymnase pour l’école, a été achevé en 1989. En plus de la Mauricie, les Ursulines essaimeront avec les années vers l’Estrie, le Lac St-Jean, le Nouveau-Brunswick, le Bas du Fleuve, la Matapédia, la Gaspésie, la Côte Nord, et, au 20e siècle, vers le Japon, le Pérou et les Philippines. C’est là qu’on retrouve maintenant le plus grand nombre de jeunes Soeurs. Dans sa prière apostolique, Marie de l’Incarnation faisait quotidiennement le tour du monde pour y chercher, comme elle dit, toutes les âmes rachetées du Sang très précieux de mon Divin Époux. Quand en arrivant à  Mati aux Philippines, ou dans la selva péruvienne, on aperçoit aujourd’hui sa statue ou qu’on découvre une école portant son nom, et surtout quand on constate qu’elle inspire là encore aujourd’hui l’engagement de plusieurs jeunes femmes, on comprend que son rêve est devenu réalité.

L’Union canadienne des Ursulines

Les Monastères fondés par les Ursulines au cours des siècles, ici comme ailleurs dans le monde, étaient des monastères autonomes qui assuraient leur propre gouvernement, géraient leurs propres oeuvres, assuraient leur recrutement et voyaient à leur subsistance. Mais les difficultés grandissantes de certains monastères ont amené les papes, dans le deuxième moitié du  19e siècle, à demander le regroupement des monastères pour assurer le soutien nécessaire à ceux qui en avaient besoin. Un grand nombre de monastères d’Ursulines un peu partout dans le monde se sont  donc joints à l’Union romaine créée en 1900, et qui se retrouve aujourd’hui dans 36 pays, sur les cinq continents  avec quelque 2,200 membres. D’autres unions, autonomes, se sont aussi formées dans différents pays. Désirant conserver leur caractère propre, les monastères issus de Marie de l’Incarnation ont choisi de former en 1953 ce qu’on appelle toujours aujourd’hui l’Union canadienne des Ursulines, présente dans 4 pays, avec ses 390 membres, dont 289 vivent au Québec.   

On a vu comment les Ursulines, d’abord humbles servantes dans les maisons de Brescia, en sont venues à être des éducatrices cloîtrées. Et pour cela, elles ont dû, à travers le temps et l’espace, bâtir et organiser des écoles dans leurs monastères. Elles ont créé des programmes -  comme celui des Instituts familiaux né à Roberval. Elles ont acquis les diplômes nécessaires à leur enseignement – certaines ont été dans les premières femmes à fréquenter l’université. Elles se sont adaptées aux multiples changements de la société et du monde de l’éducation – pensons au rapport Parent et au bouleversement qui s’en est suivi pour plusieurs de nos écoles qui sont alors disparues ou ont changé de vocation.  Depuis 1639, au Québec, la mission des Ursulines a donc été de former des femmes pour la société et pour l’Église, poursuivant ainsi le projet de Marie de l’Incarnation si profondément engagée dans la vie et la croissance de la société et de l’Église de son temps. Les Ursulines ont trouvé et donné beaucoup de vie à travailler à la promotion humaine et spirituelle des personnes et à être pour plusieurs générations de femmes d’ici des éducatrices de la foi et de l’amour.

Les Ursulines aujourd’hui

Mais aujourd’hui, qu’en est-il de notre mission ?  Nos écoles au Québec, sauf celle de la rue du Parloir, ont fait l’objet d’une relève institutionnelle ou ont été fermées. La dernière Ursuline présente à l’École des Ursulines de  Québec a pris officiellement sa retraite de l’enseignement l’an dernier. Et bien que nous gardions des liens significatifs avec ces écoles que nous appelons  maintenant de tradition ursuline, nous savons bien que là n’est plus notre principal lieu de mission. Le détour providentiel de l’histoire qui a fait de nous des éducatrices et des évangélisatrices dans et par l’école est derrière nous, ici au Québec. Nous avons passé le relais, avec grande reconnaissance, à ceux et celles qui ont accepté de continuer l’œuvre d’éducation commencée en lui donnant leur couleur propre. Mais d’une certaine façon nous sommes déjà ailleurs dans l’histoire, une histoire qui en nous désinstitutionnalisant, nous ramène mystérieusement à nos origines.

C’est donc avec espérance que nous nous tournons vers Angèle, notre fondatrice et notre mère,  pour nous laisser inspirer par celle qui ne nous a jamais dit quoi faire mais plutôt comment être au milieu de ce monde.  Recevez de lui, disait-elle, ce que vous avez à faire pour son amour. (     ) Notre mission, qui n’est pas liée à une forme, si privilégiée qu’elle ait pu être, continue donc, comme  sainte Angèle l’a voulue. Elle tient à notre manière d’être « avec » notre  monde, comme l’a été Marie de l’Incarnation, pour lui partager la Bonne Nouvelle de l’amour.  Du moins, est-ce à cela que nous sommes appelées. Mais il n’est pas toujours facile de nous faire proches, quand notre style de vie, nos murs risquent parfois de nous  éloigner de la vie des gens qui nous entourent. Notre beau monastère de Québec, joyau du patrimoine et de l’histoire, comme celui de Trois-Rivières, deviendra rapidement trop grand pour nous. Qu’en ferons-nous dans quelques années ? Comment pourra-t-il, tout en abritant un précieux patrimoine, continuer à accueillir des activités qui font grandir les personnes dans toutes leurs dimensions, surtout celle de la foi ? Comment pourront y être conservés la mémoire vivante et l’héritage de Marie de l’Incarnation ?

Non, il n’est pas simple de voyager léger avec un si riche héritage. Actuellement,  comme plusieurs communautés au Québec, une part importante de nos forces vives et de nos ressources est requise pour soutenir et accompagner jusqu’au bout la vie de nos Soeurs, qui  avancent en âge, en sagesse et en grâce, et aussi pour assurer les tâches administratives reliées entre autres au maintien de nos grands bâtiments. Tout en vivant pleinement ce temps significatif de notre histoire, qui fait partie intégrante de notre mission, nous cherchons comment continuer à partager le plus possible l’héritage humain, culturel et surtout spirituel que nous avons reçu.  L’accueil des visiteurs toujours nombreux au Monastère de Québec est un chemin pour ce partage. La vie continue aussi à se donner à travers les liens  qui nous rattachent à nos anciennes élèves,  tandis que d’autres réseaux se créent au fil des nouveaux engagements assumés par les unes et les autres. Notre présence auprès des personnes prend des couleurs d’accompagnement humain et spirituel, de soutien à la croissance, à l’interne comme à l’externe. Certaines trouvent à répondre à des besoins d’apprentissage, de langues ou autres. D’autres s’impliquent en pastorale, en animation de sessions ou de retraites, auprès des jeunes, des femmes, des personnes immigrantes. De  toutes sortes de façons, nous continuons à partager la route avec les chercheurs de Dieu.  Au centre de notre intérêt : les personnes, les relations entre les personnes et la relation des personnes avec leur Dieu.

Plus de 300 personnes Associées, ici au Québec et ailleurs, partagent avec nous la spiritualité et la mission issues du charisme d’Angèle Mérici et de Marie de l’Incarnation avec le désir de l’incarner dans leur réalité de vie, différente de celle des membres de  la Communauté. L’Association vit actuellement  un processus devant la conduire à  une plus grande prise en charge pour mieux vivre sa mission propre qui me paraît d’une grande pertinence dans l’Église actuelle.

Le chapitre général

Tous les cinq ans est convoqué un chapitre général. On y traite des questions majeures qui engagent tout l’Institut. Le Chapitre vise à maintenir l’élan vital de nos origines tout en explorant les voies de réponse aux besoins de l’avenir. Pour nous, comme Union canadienne, lors de notre dernier chapitre général, en 2005, c’est avec bonheur que nous nous sommes réapproprié notre charisme fondateur, comme une force de réconciliation, de solidarité et d’unité, qui peut s’exercer indépendamment de notre âge, ou de notre degré d’activité.

Au prochain chapitre général que nous tiendrons du 5 au 24 juillet 2010, à Loretteville, nous chercherons comment renouveler notre manière de comprendre et de vivre nos vœux pour être plus en lien avec la société, le monde, l’univers cosmique aussi.

Nous désirons que notre engagement devienne plus significatif pour nous et pour la société dans laquelle nous sommes insérées.  Comment nos vœux de chasteté, de pauvreté et d’obéissance pourraient-ils parler de la Bonne nouvelle à ce monde en changement qui est le nôtre comme le vôtre ?  Nous croyons que les valeurs évangéliques, à la source de nos vœux - l’amour gratuit et universel, la simplicité de vie et le partage, la confiance, la collaboration et la solidarité  - sont  une source de lumière pour un monde qui se cherche. Mais n’y aurait-il pas une nouvelle manière de les incarner, de nouveaux mots pour en rendre compte, qui seraient plus porteurs de sens ?  

Au chapitre général,  qui constitue la première autorité dans l’Institut, prennent part des déléguées élues par chacune de nos provinces : Québec, Japon-Philippines et Pérou. Nous  serons 44 cette année  à former l’assemblée capitulaire.

Le chapitre général est aussi le lieu où se fait l’élection de la supérieure générale et des quatre conseillères générales.

Ma mission comme supérieure générale


Quand j’ai reçu cette mission,  au chapitre de 2005, je me suis souvenue de ces paroles d’Angèle Mérici qui m’accompagnent toujours et que je considère  bien encourageantes pour chacun ou chacune de nous  dans les  responsabilités que nous assumons : « Vous devez remercier Dieu grandement de ce qu’il ait daigné faire en sorte que vous soyez de celles à qui il demande de se dépenser pour gouverner et sauvegarder un tel trésor qui est le sien….N’ayez pas peur de ne pas savoir, ni de ne pas pouvoir faire ce qu’on exige à bon droit pour un gouvernement si singulier…De même qu’il vous a confié cette charge, de même aussi il vous donnera les forces nécessaires pour la remplir, pourvu que vous ne manquiez pas de votre côté.

Agissez, remuez-vous, croyez, faites des efforts, espérez, criez vers lui de tout votre cœur et sans aucun doute vous verrez des choses admirables...Considérez-vous comme ministres et servantes, pensant que vous avez plus besoin, vous, de les servir qu’elles n’ont besoin, elles, d’être servies ou gouvernées par vous…Et maintenant je suis plus vivante que lorsque j’étais en cette vie…Je veux et peux davantage vous aider et vous faire du bien de toutes sortes de manières…. »   ( Angèle Mérici, Prologue et premier avis ) N’est-ce pas que c’est encourageant ?

Même si la tâche de supérieure générale comporte  des aspects administratifs, il est clair que le trésor qui m’a été confié, ce sont d’abord les  Soeurs qui forment la communauté. Et ce gouvernement si singulier dont parle sainte Angèle je le partage avec un conseil, qui se réunit  toutes les semaines et qui est aussi ma communauté de vie et de recherche au quotidien. Je partage  encore le service du gouvernement avec les supérieures et leurs conseils au plan provincial et local, puisque nous avons trois niveaux de gouvernement. Sainte Angèle conçoit le gouvernement comme un cœur. Je suis au milieu de vous, dit-elle, C’est donc ensemble que nous voulons chercher le dessein de Dieu sur nous à ce moment-ci de notre histoire.

Pour mieux connaître les personnes, je visite, à l’intérieur de mon mandat de 5 ans, l’ensemble des 46 communautés de notre Union canadienne, au Japon, aux Philippines au Pérou et au Québec, et je rencontre personnellement chacune de mes Sœurs.

Je cherche aussi à incarner la solidarité de notre Institut avec l’Église, les autres communautés et la société en le représentant au sein de différents groupes ou instances et en participant à de nombreuses réunions, qui sont toujours des lieux de solidarité élargie.

Pour moi, le service du gouvernement, c’est d’abord de contribuer à garder vivante la mémoire de notre projet de vie – de favoriser que nous regardions ensemble vers où, vers qui, comment et avec qui nous cheminons, dans la foi,  l’espérance et l’amour. Gouverner se traduit par animer, rassembler, accompagner les personnes, pour que nous puissions marcher ensemble sur cette route qui est la nôtre. Angèle utilise pour parler du gouvernement l’image évangélique de la bergère. Cela suppose écoute, discernement, recherche, accueil, sollicitude et aussi le courage de prendre des décisions en vue du bien commun.  On pouvait lire sur un récent calendrier préparé par les Ursulines de l’Union romaine cette phrase qui résume bien le sens de notre voyage comme communauté : « Angèle, accompagnés de tous nos frères et sœurs, nous poursuivons notre retour vers le Père ayant pour héritage et vision d’avenir ton rêve d’amour et ta bénédiction au nom de la bienheureuse et indivisible Trinité »


Le legs de Marie de l’Incarnation à l’Église canadienne

Pour revenir et terminer avec Marie de l’Incarnation, j’aimerais regarder brièvement avec vous ce que peut nous apprendre la Mère de l’Église canadienne  pour notre vie et notre mission en Église en 2010, à Québec ?

Nous avons vu comment le charisme reçu d’Angèle Mérici a amené Marie de l’Incarnation à vivre avec son peuple,  dans une  profonde ouverture et un intérêt jamais démenti pour tout ce qui est humain. Ce choix de vivre avec, de vivre proche, loin d’être compromis par la clôture de son monastère, a été le pivot de son action évangélisatrice. Et pour se faire comprendre, elle appris le langage et les mœurs de ceux et celles qu’elle voulait rejoindre. Qu’en est-il en 2010 de notre incarnation dans la société, et du langage que nous parlons ? Comme Église, comme croyants, jusqu’où sommes-nous partie prenante de la vie réelle et des enjeux de nos contemporains ? Le défi demeure pour nous, pour notre Église, d’être dans le monde, et pour le monde  bien que n’étant pas du monde. Ce monde que Dieu aime, ces gens que nous côtoyons, et ceux et celles qui sont plus loin, savent-ils assez, voient-ils assez que nous sommes avec eux, au milieu d’eux, que nous sommes des leurs, partageant les mêmes questions, les mêmes défis ? Peut-on dire de nous, croyants de l’Église d’ici, ce que Vatican II dit de l’Église dans le monde de ce temps : «  Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout et de tous ceux qui souffrent, sont aussi les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des disciples du Christ, et il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans leur coeur.…La communauté des chrétiens se reconnaît réellement et intimement solidaire du genre humain et de son histoire.. » L.G.1  

Si la société semble parfois nous observer de loin pour nous dénoncer au besoin, est-ce parce qu’elle ne nous perçoit pas assez comme faisant partie d’elle ? Nous sent-elle assez bienveillants, aimants sans condescendance,  inspirants sans jugements, ouverts à  la rencontre vraie où chacun reçoit de l’autre ? Nous sommes de ce « nous social » que nous souhaitons interpeller  en tant que « nous ecclésial » . C’est du dedans plus que du dehors que nous pouvons contribuer à le transformer et qu’il peut aussi nous humaniser, dans une féconde réciprocité.  Le Royaume , dit Jésus, travaille comme un levain dans la pâte. Il n’est ni au-dessus ni à côté des réalités humaines quotidiennes dans toute leur ambiguïté et leur complexité. Pour que nous ayons la vie en abondance, notre Dieu a  pris le chemin très réel de l’incarnation. Et Il continue d’agir au cœur de ce monde en devenir. Il est venu chez les siens…Il a habité parmi nous…Il est entré chez Pierre, chez Zachée, chez Simon le pharisien, chez  Marthe et Marie…Et nous, de qui partageons-nous la table ou la marche à l’étoile ?

Par ailleurs, Marie de l’Incarnation n’a pas travaillé seule. Elle était au cœur d’un vaste réseau qu’elle avait grandement contribué à créer et à nourrir.  Plus localement, elle a développé et partagé sa vision de l’Église et de la société, sur la base d’un dialogue ouvert, courageux et bienveillant. L’Église canadienne à ses débuts ne pouvait subsister sans la concertation de tous ceux et celles que Marie de l’Incarnation appelle les ouvriers de l’Évangile : les Récollets, les Jésuites, les Augustines, Mgr de Laval, les laïcs qui oeuvrent autour d’elle, sans oublier tous les baptisés de ce nouveau pays, Français ou Amérindiens, qu’elle admirait et par qui elle savait se laisser instruire. Et nous aujourd’hui, où en sont nos partenariats, nos réseaux, nos alliances de confiance ? Croyons-nous que l’Esprit parle par tous et toutes et que nous pouvons apprendre les uns des autres à faire Église et à partager la Bonne Nouvelle ? Hommes et femmes, laïcs et clercs, membres des différentes communautés religieuses, gens qu’on dit de la droite et gens qu’on dit de la gauche, jeunes et moins jeunes, gens de diverses cultures et de divers horizons, puissions-nous en nous écoutant et en nous accueillant les uns les autres être rendus par l’Esprit  missionnaires pour la vie du  monde !

Quant à Marie de l’Incarnation,  elle nous redit sans doute aujourd’hui ce qu’elle écrivait à un de ses frères, à peine arrivée en terre de Nouvelle-France : « Nous sommes tous ici pour un même dessein : attirer les âmes à la connaissance de Jésus Christ…Dieu nous veuille remplir de son Esprit afin que nous y puissions réussir pour la plus grande gloire du Maître de la vigne qui est Jésus » ( Marie de l’Incarnation, Correspondance, Dom Oury, p.88 )

Bienheureuse Marie de l’incarnation, priez pour nous, bénissez nous, que votre esprit repose sur nous !

                                                                         Louise Gosselin o.s.u.

Mars 2010