Marie Guyart de l’Incarnation Femme d’affaires
1639-2009 : 370 ans que Marie Guyart – Marie de l’Incarnation – ursuline française, est arrivée au Canada (Nouvelle-France à l’époque) pour établir un monastère à Québec. Son objectif était d’enseigner aux petites Amérindiennes et filles françaises.
Construire un monastère, s’apprivoiser aux mœurs et à la culture en Nouvelle-France était tout un défi. Sa capacité d’entrepreneure a trouvé là tout un terrain d’exercice. Elle avait été entraînée à sa tâche de femmes d’affaires très tôt. Veuve à 19 ans et mère d’un jeune enfant, elle a dû liquider le commerce de la soie de son mari Claude Martin à Tours. Elle a ensuite travaillé pendant près de 10 ans pour son beau-frère qui avait une entreprise d’import-export importante sur les bords de la Loire. Elle raconte qu’elle était constamment en compagnie de charretiers, de cinquante à soixante chevaux. Appelée à venir dans le Nouveau-Monde, l’Ursuline, Marie de l’Incarnation, alors âgée de 40 ans, se lance dans une autre aventure, celle de venir faire «une maison à Jésus et à Marie» dans une contrée inconnue, en plein développement. Ma conférence montrera chez Marie Guyart de l’Incarnation les qualités d’audace, de détermination soutenues par un grand amour de son Dieu dans la réalisation de ses tâches administratives tant à Tours en France qu’au Québec. Monique Dumais, o.s.u. 53, 6e rue est, Rimouski G5L 2H3
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Marie Guyart de l’Incarnation Femme d’affaires Dans l’édition du journal Le Soleil du 16 mars 1997, un titre qui retient l’attention : «Marie Guyart de l’Incarnation – le grand homme de la Nouvelle-France est une femme.» C’est un article de Louis-Guy Lemieux
Et voici comment l’article s’amorce :
«Sans elle et ses compagnes, la petite colonie française fondée à Québec, en 1608, n’aurait pas tenu le coup. Dix fois, 20 fois elle a toutes les raisons du monde de tout abandonner; pourtant, elle s’accroche en dépit du bon sens. Le feu réduit en cendres son monastère neuf; elle reconstruit. La menace iroquoise se fait si pressante que le retour en France apparaît comme la seule solution raisonnable; elle s’accroche toujours au Cap aux diamants. Le vicaire apostolique et plus tard évêque, François de Laval, lui fait des misères; elle négocie fermement et ne cède rien sur l’essentiel. La politique de la métropole dessert son oeuvre; elle s’accroche encore et toujours au rêve fou de convertir à la foi catholique les jeunes Amérindiennes et de les instruire en même temps que les filles des colons.» (Le Soleil, 16 mars 1997, B 3)
c.v. de Marie de l’Incarnation Faisons une brève présentation de Marie Guyart de l’Incarnation :
Née à Tours, en France, le 28 octobre 1599, elle est la fille de Florent Guyart, maître boulanger, et de Jeanne Michelet, descendante d’une noble et ancienne famille. Elle est la quatrième d’une famille de sept enfants. Mariée en 1617, à l’âge de 18 ans, à Claude Martin, maître ouvrier en soie, elle se retrouve veuve deux ans plus tard, avec un fils âgé de 6 mois, qui s’appelle lui aussi, Claude. Son mari lui laissait des dettes, elle se retira chez son père et refusa de nombreux prétendants. Son amour de Dieu prenait le dessus. Elle qui avait déjà eu des attraits pour le cloître dès l’âge de 14 ans, mais qui avait accepté à la demande de ses parents de se marier, consacre son temps à lire des livres pieux, à converser intimement avec Dieu.
Le Seigneur ne manque pas de se manifester dans sa vie. Elle-même raconte une expérience mystique qui l’a marquée profondément et qu’elle appelle sa «conversion». Un matin qu’elle se rendait à ses occupations, une force irrésistible fond sur elle et l’arrête au milieu de la rue. En un moment, les yeux de son esprit s’ouvrent et toutes ses fautes et imperfections lui sont montrées en gros et en détail, avec une «clarté plus certaine que toute certitude». Au même moment, elle se voit plongée dans le sang du Fils de Dieu. Elle se confesse au premier religieux qu’elle trouve dans la chapelle des Feuillants – un ordre religieux du temps - et s’en retourne si puissamment changée qu’elle ne se reconnaît plus. C’était le 24 mars 1620, elle n’avait que 20 ans.
Comme elle avait beaucoup de talent pour le commerce, sa sœur, mariée à Paul Buisson, un grand entrepreneur, l’invita à venir habiter chez elle. Elle s’occupe d’abord de toutes les tâches de la maison, puis son beau-frère lui confie la responsabilité de son entreprise. Nous y reviendrons. Au milieu de tous les tracas de sa vie quotidienne, elle ne cesse d’être en conversation avec son grand Dieu et elle pense toujours à la vie religieuse. Elle se décide à entrer chez les Ursulines, une communauté cloîtrée, le 25 janvier 1631, laissant son vieux père, confiant son fils Claude qui n’a que 12 ans à la garde de sa sœur. Il lui semblait que tous ses os se déboîtaient, avoua-t-elle, tant était pénible cette rupture. Mais l’appel de Dieu est plus fort que tout. Et de plus, elle sent appelée à partir pour le Canada, dont on parlait dans les Relations, les écrits des Jésuites. C’est le 4 mai 1639, elle a presque 40 ans, - son fils a 20 ans - qu’elle s’embarque sur le bateau le Saint-Joseph avec deux compagnes ursulines, madame de la Peltrie, leur mécène, et trois hospitalières. Voyage de presque 3 mois, très éprouvant. Elles arrivent le ler août 1639 à Québec. Tout est à faire : construire un monastère, voir à la vie quotidienne, se livrer à l’enseignement des jeunes filles françaises et des amérindiennes. 30 décembre 1650 : Incendie du monastère. On reconstruit en 1651. 30 avril 1672 : décès de Marie de l’incarnation après 32 ans de labeur et d’écritures en Nouvelle-France. Son fils pendant ce temps est devenu bénédictin, n’a cessé d’entretenir des liens épistolaires avec sa mère, qui, elle aussi , le soutiendra par ses écrits et son amour indéfectible. Parlons maintenant, plus précisément de Marie Guyart de l’Incarnation comme femme d’affaires Trois grandes qualités m’apparaissent évidentes et que je tenterai de vous exposer : une femme qui a l’esprit pratique; une femme déterminée et persévérante; une femme de réseaux. Une femme qui a l’esprit pratique Si on laisse parler Marie Guyart à son Seigneur, on peut entendre : «Vous m’avez donné de me marier, de devenir mère d’un fils, Claude, de perdre très tôt mon époux. J’ai dû m’occuper des affaires matérielles, celles de mon défunt mari, maître ouvrier en soie, qui avait fait faillite, puis celles de mon beau-frère, Paul Buisson, qui me confia la responsabilité de toute son entreprise d’import-export sur les bords de la Loire. C’est incroyable tout ce que j’ai vu y circuler : bois, blé, vins, sel, fer, ardoises, bétail sur pied, plâtres, charbons, laines et toiles, soies de Lyon et d’Italie et les produits du Nouveau-Monde : bois et oiseaux bizarres du Brésil, sucre des Antilles, morue salée de Terre-Neuve, fourrures de Nouvelle-France . Je reconnais, ô mon bien-aimé, que tu me préparais pour les travaux de fondation d’un monastère qui m’attendaient de l’autre côté de la grande mer océane.»
Il est en effet étonnant de voir une si jeune femme - au début de la vingtaine - avoir des responsabilités dans une entreprise très importante. Son beau-frère, Paul Buisson, est en effet «commissionnaire pour le transport des marchandises dans tous les côtés du royaume». De plus, il est aussi «officier de l’artillerie», éventuellement appelé à transporter les canons des armées du roi de France. En raison de ces deux offices, il entreprend beaucoup d’autres affaires qui l’obligent à avoir un personnel très nombreux. Tours est sur les bords de la Loire. Ce fleuve - qui nous apparaît peu large à côté du Saint-Laurent – est alors une des voies de communication les plus importantes de France. Dans l’ancienne comme dans la nouvelle France, la supériorité des transports par eau est écrasante : c’est généralement plus rapide, surtout pour les marchandises lourdes; et trois ou quatre fois moins coûteux que les chevaux ou les voitures quand il y a des routes .» Toutes ces informations me viennent de la chercheuse tourangelle Françoise Deroy-Pineau.. Tours est alors une ville de 20 à 30 mille habitants. Marie Guyart apporte donc un support important à sa sœur qui s’appelle Claude – 3 Claude dans sa famille! – et à son beau-frère. Il faut s’occuper des voituriers et cavaliers qui charrient ou portent ballots et paquets, du fleuve jusqu’à destination, par voie terrestre, aux quatre coins de la Touraine et au-delà. Il faut loger bêtes et gens, les nourrir, organiser leurs allées et venues. Marie s’occupe de toutes les tâches d’entretien : cuisine et ménage, soin des malades. Elle qui a l’esprit centré sur Dieu se trouve avec des rouliers et des mariniers qui ne sont pas des enfants de chœur. «Ce sont des hommes robustes, jureurs, joueurs, solides amateurs de vin, de bonne chère, et volontiers trousseurs de femmes si l’occasion se présente. » Elle vient manger à leur table, elle leur fait la leçon quand ils jurent, ils écoutent, mais recommencent. «Elle part tranquillement et les laisse à leurs grivoiseries et leurs blasphèmes.»
Elle s’occupe aussi de soigner les pauvres et les malades. Marie utilise les médicaments de l’époque, à base de plantes, sous forme de décoctions, d’onguents ou d’alcools, qu’elle se procure chez l’apothicaire, dans des bocaux, des petits pots ou des flacons.
Une autre circonstance va permettre de développer les talents de Marie : la faire passer de la cuisine au secrétariat, ou même à la gestion des contrats. Sa sœur Claude vient d’accoucher et ne peut plus assurer ses tâches de patronne. Il n’est pas question que Paul Buisson fasse lui-même ce travail Il est débordé et analphabète – en ce temps, 29 pour 100 seulement des hommes et 14 pour 100 des femmes savent signer. Les femmes Guyart, elles, sont instruites.
Françoise Deroy-Pineau décrit que Marie Guyart est en 1625, femme d’affaires, palefrenière, débardeure en chef. Son esprit n’en demeure pas moins absorbé dams ses extraordinaires voyages intérieurs. Les journées de Marie sont longues et laborieuses : «Je passais presque les jours entiers dans une écurie qui servait de magasin, et quelquefois il était minuit que j’étais sur le port à faire charger ou décharger des marchandises.» C’est que le flux de la Loire varie : manque parfois d’eau au creux de l’été ou en a trop en période de crue. Quand le vent est dans le bon sens, il faut en profiter et charger, même s’il fait nuit. Et elle ajoute : «Ma compagnie ordinaire était des crocheteurs, des charretiers et même cinquante ou soixante chevaux dont il fallait que j’eusse le soin.» Et quand sa sœur et son mari partaient à la campagne, elle avait toutes les affaires sur les bras. Françoise Deroy-Pineau est très élogieuse à son sujet :
«Avant la lettre, elle vit un féminisme parfaitement déconcertant, Autonome comme pas une, elle assume de véritables fonctions de chef d’entreprise : gérante avec pleins pouvoirs d’une affaire d’import-export et transports en tout genre, sur un port, au bord d’un grand fleuve. Pourtant, elle s’efface dès qu’elle le peut, à croire qu’elle n’éprouve aucun plaisir à détenir de l’autorité et des responsabilités. Quand sa sœur et son beau-frère rentrent au logis, elle leur laisse les rênes de l’entreprise, les sert, et oublie tout aussitôt les responsabilités qu’elle a assumées, comme si elle n’y avait jamais pensé auparavant. Le fin mot de l’histoire semble incompréhensible; elle accepte d’être femme d’affaires par charité! Avec des méthodes d’organisation du travail tout à fait personnelles et manifestement efficaces .» Une femme déterminée et persévérante
Entreprendre des grands projets et les réaliser, en dépit de toutes les difficultés, obstacles et désastres qui sont sur la route, c’est bien l’engagement de Marie Guyart. Parlons maintenant de cette aventure en Nouvelle-France. Entrée chez les Ursulines en 1631, à 31 ans et trois mois, elle goûte la douceur de sa nouvelle vie : «Il ne se peut dire combien la religion me fut douce après un tracas tel que celui que j’avais quitté…» Toutefois son fils qu’elle a laissé chez les Buisson vient faire des incartades tumultueuses près des murs du cloître avec d‘autres adolescents. «Rendez-moi ma mère!» clame-t-il.
Pourtant, Marie continue d’écouter les demandes de son Bien-aimé. Plus est, elle se sent appelée à venir dans cette nouvelle contrée dont parlent les Relations des Jésuites, le Canada ou ce qu’on désigne aussi sous le nom de la Nouvelle-France. Les Jésuites y sont depuis 1625, après être arrivés en Acadie en 1611. Mais comment répondre à cet appel? Il faut l’acceptation des autorités, organiser la traversée de l’Atlantique, trouver des fonds. Comment cela se fera-t-il?
Le 20 mars 1635, Marie de l’Incarnation – c’est désormais son nom officiel, écrit à son directeur Dom Raymond de S. Bernard son «extrême désir d’aller en Canada» (Lettre XI), et lui demande de l’emmener avec lui, car il se préparait lui-même à partir. Projet qui apparaît insensé et irréalisable. D’abord l’enseignement des filles est une nouveauté en France et le commun des mortels ne reconnaît une âme aux Amérindiens que depuis peu de temps. Et puis, elle est cloîtrée, femme, et le projet est très dangereux . Son fils Claude qui entendra parler de ce projet écrira que c’est «opposé à la condition d’une Religieuse à qui la seule vue du monde doit faire peur , et qui à plus forte raison doit avoir d’autres sentiments que de quitter la clôture pour passer tant provinces et tant de mers, afin de faire des fonctions apostoliques dans un pays sauvage, où il n’y avait pas même alors de l’assurance pour les hommes .» De plus, elle est éloignée de Paris où les Cent-Associés prennent les décisions concernant la Nouvelle-France. Enfin elle n’a aucune fortune familiale pour financer un tel projet ni noblesse pour lui donner du prestige.
Cependant, elle a beaucoup d’habileté et réussit à trouver ce qu’il faut : un terrain par Dom Raymond et le commandeur de Sillery, une prise de contact avec le père Le Jeune et les jésuites de Québec, la découverte d’une bâilleuse de fonds, Madeleine de La Peltrie trouvée par le père Poncet, et d’un gestionnaire, Jean de Bernières. Tout sera prêt pour le départ de Dieppe, le 4 mai 1639, avec deux autres Ursulines et les trois Hospitalières.
Le voyage dure presque 3 mois, connaît des étapes très difficiles dont la rencontre d’un immense iceberg - «un gros glacon», selon l’expression de Marie, - qui faillit fracasser le navire. Elles débarquent finalement le ler août 1639 au pied du Cap-Diamant. Les trois Ursulines s’installent dans une maison de la basse ville où elles voient le ciel à travers le toit, mais Marie l’appelle finement son «Louvre». Pour se garantir du froid, il faut dormir dans des coffres doublés de serge. En 1642, elles déménagent sur le cap dans un beau monastère tout de pierre qui a trois étages, 92 pieds de longueur et 28 de largeur. Le terrain est entouré d’une clôture, car elles sont toujours cloîtrées, et madame de La Peltrie a sa propre maison en dehors de cette enceinte. Marie de l’Incarnation se livre à l’enseignement des jeunes filles, françaises et amérindiennes. Même si le roi préconise la francisation des Amérindiens, Marie respecte leurs mœurs et leur culture. Pour les mieux comprendre et les mieux rencontrer, elle apprend le montagnais, l’algonquin, l’iroquois et le huron, compose des grammaires et des dictionnaires dans ces langues. Elle est toujours aussi entreprenante et efficace.
Cependant les tracas sont toujours présents. Dans la nuit glaciale du 30 décembre 1650, un incendie détruit de fond en comble le monastère qui n’a qu’environ 8 années de vie. Que s’est-il passé et comment réagit-elle à cette grande perte? La cause de l’incendie : une novice qui a oublié dans le pétrin des braises chaudes pour le levain en vue de faire lever le pain du lendemain. Et en pleine nuit, toutes, religieuses et élèves, sortent rapidement du bâtiment, il n’y a eu aucune perte de vie. » Et Marie écrit le ler septembre 1651, «je trouvay toutes ces pauvres Sœurs presque nues, priant Dieu sur la neige, qui est fort profonde en cette saison. Elles regardoient les effets de la divine Providence avec des visages aussi contens, comme si l’affaire ne nous eut point touché, ce qui fit dire à quelques personnes fort émues à la veue de cet effroyable spectacle, ou que nous estions folles ou insensibles ou remplies d’un grand amour de Dieu.» (Lettre 132) Incroyable que cette attitude de louange!
La question se pose : resteront-elles en Nouvelle-France ou repartiront-elles pour la France? «On croyoit que nous ne penserions qu’à nostre retour en France après une telle perte qui nous jettoit dans l’impuissance de nous relever; mais chacune de nous se sentoit si fortifiée dans sa vocation, avec un si grand concours de grâces, que pas une ne témoigna aucune inclination de retourner en son ancienne patrie.» (Lettre 132) (À lire davantage sur l’attitude des habitants)
La situation n’en est pas moins pénible : «Nous nous voyons endetées et engagées à tout le monde, sans aucun meuble pour garnir cette nouvelle maison (un petit bastiment que Madame nostre fondatrice fit faire), sans autres habits que ceux que nous portons et sans vivres; nous ne sçavonspas encore ce qui nous viendra de France, sans pouvoir secourir nos pauvres Sauvages.»
Et la décision est prise de rebâtir sans différer après la consultation de Monsieur le Gouverneur, du R. Père Supérieur et de quelques-uns de leurs amis : de rebâtir sur les premiers fondements. «Nous entreprîmes (verbe à retenir!) donc un second édifice, et pour commencer, nos Révérends Pères nous ont prêté huit mille livres, mais à l’heure que j’écris nous en devons bien quinze, et avant que notre bâtiment soit achevé nous en devrons plus de vingt, sans parler des accommmodemens du dedans et des meubles. C’est de la divine providence que nous attendons l’acquit de nos debtes et toutes nos autres nécessitez» (A son fils, Lettre 133 du 3 septembre 1651) Elle décrit dans une autre lettre à son fils, Lettre 135 du 13 septembre 1651) que tout coûte cher.« C’est une chose étonnante combien les artisans et les manoeuvres sont chers ici».
Une autre lettre à la supérieure des Ursulines de Tours montre son état d’esprit toujours aussi persévérant et déterminé.
«Chère Mère, je vous le dis, les travaux sont mon partage, et j’y trouve ma paix. Rendez-en grâces pour moy à celuy qui m’en a si amoureusement partagée. Assurez nos chères Mères que nous ne sommes point abattues sous le bois de nos Croix, et que notre Seigneur ayant égard à nos foiblesses y a mêlé tant de grâces et de douceurs que le poids les emporte de ce côté-là, en sorte que nous ne changerions pas l’état de la souffrance pour toutes les consolations du monde, ny celuy de la pauvreté dans toute son abondance.» (Lettre 134 du 3 septembre 1651) Marie de l’Incarnation est toujours cette femme réaliste, qui est bien consciente des difficultés, mais qui s’appuie sur une forte motivation qui est d’un grand secours. Une femme de réseaux Les réseaux tiennent une grande place chez les gens d’affaires. Vous en êtes sûrement convaincues.
Dans Wikipédia, notre encyclopédie désormais courante :
«Le réseau est une forme ou structure particulièrement présente dans l'organisation du vivant, avec des réseaux « matériels » dans les organismes (réseau sanguin, réseau nerveux, etc.), semi-matériels (réseau lymphatique, etc.) et immatériel (réseau social)».
Les réseaux peuvent être aussi observés dans le domaine mystique : ainsi, des chercheurs ont étudié les réseaux sociaux de l’apôtre saint Paul au début de la chrétienté, d’Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus, les jésuites. Françoise Deroy Pineau s’est attachée à saisir l’évolution des relations sociales chez Marie Guyart de l’Incarnation.
Elle a pu développer 6 schémas de relations au cours de toute la vie de Marie. Au tout début, les interactions entre les personnes sont moins nombreuses, mais à mesure que son influence s’accroît, on constate de plus nombreux rapports.
Voir les réseaux dans le chapitre de Françoise Deroy Pineau 2001.
Phase 1 Jeunesse ; 1599-1617: père artisan-boulanger et une mère apparentée à la noblesse. Le grand-père paternel est notaire près de Tours. Les gens de cette «bonne»* vieille ville ont gardé des liens avec le personnel du roi ou de la reine. *bénéficie d’avantages fiscaux) F.D.P. À cet âge, les jeunes filles de son époque s’orientent vers le mariage. En tout cas, elle s’y laisse «conduire à l’aveugle», écrit-elle dans un supplément à sa seconde autobiographie,
Phase 2 Femmes d’affaires : 1617-1631 Peut se partager en quatre étapes : mariage et «gouvernement» de l’atelier de tapisserie et broderie sur soie de son mari (1617-1619) ; Retraite silencieuse chez son père : (1620-1621) ; service subalterne chez son beau-frère (1621-1625) ; période de grandes responsabilités d’affaires (1625-1631). En 1621, elle fait la connaissance d’un conseiller spirituel feuillant (branche des cisterciens), Dom Raymond.
Une période fort intéressante : cumul de plusieurs fonctions qui peuvent être considérées comme exemplaires par bien des femmes, et des hommes d’aujourd’hui : vie professionnelle, éducation de son fils, implication dans la cité, vie personnelle autonome.
Phase 3 : Ursuline cloîtrée 25 janvier 1631-20 mars 1635 Des jésuites ont pris en charge son fils Claude admis au collège e Rennes. Ainsi Marie entretient, par Claude, des relations de parent d’élève avec le père Dinet, puis avec le jeune père Poncet. En 1632, Marie perd un confident : Dom Raymond quitte Tours. Il est remplacé par Dom Louis qui ne rate pas une occasion de la «mortifier». Elle fait face à des tentations de suicide et d’athéisme. Heureusement, en 1633, un autre jésuite vient prêcher à Tours, le père de La Haye; une grande estime naît entre les deux, ce qui lui permet d’être délivrée des tentations indiquées.
Phase 4 : Cloîtrée… en apparence 1635-1639 Cette période est la plus spectaculaire de sa vie, car la plus «impossible». Elle nourrit peu à peu le dessein de partir fonder un «séminaire» pour les jeunes Amérindiennes et écrit ses intentions à Dom Raymond, le 20 mars 1635, lui demandant comment s’y prendre pour les réaliser. Arrivée chez les Ursulines de Tours en 1635 ou 1636 d’une jeune Amérindienne, Micmac par sa mère, premier enfant métis que l’on connaisse dans l’histoire d’Amérique du Nord, fille d’un haut commis du roi et membre des Cent-Associés. Dès mars 1635 Marie mobilise adroitement ses relations pour parvenir à avoir les moyens de fonder à Québec.
Phase 5 : Fondation à Québec : ler août 1639-30 décembre 1650 Amitié avec les Montagnais, Algonquins, Ouendats (Hurons) 30 décembre 1650 : incendie du Monastère Phase 6 : Reconstruction du monastère : 1650-1663 Les habitants donnent beaucoup de leurs biens pour aider les religieuses à survivre. Ils craignent que leur départ ne soit la fin de la colonie. C’est dire l’influence du monastère sur la société de Québec.
Les Ouendats offrent aux Ursulines deux wampums ou colliers de nacre qui constituent des cadeaux symboliques très importants signifiant la force des liens qui les unissent aux ursulines.
Arrivent au pays le régiment de Carignan et une administration française envoyées par le gouvernement de Louis XIV et Colbert. Matie devient confidente de la plupart des hauts personnages de France à Québec, comme elle l’est aussi de plusieurs jésuites, de beaucoup d’habitants, sans oublier ni ses élèves, françaises ou amérindiennes, ni des Amérindiens. En 1659, un évêque, François de Laval, débarque à Québec. Phase 7 : Vieillesse à Québec : 1663-30 avril 1672 Retrait apparent. Malgré sa bonne entente avec l’intendant Jean Talon, le pouvoir veut obliger Marie à franciser les Amérindiennes. L’évêque, François de Laval, interdit le chant aux religieuses, veut contrôler leur horaire et les transformer en Parisiennes (Les Ursulines qui viennent de Paris). « Les Amérindiennes fréquentent de moins en moins le monastère. Elles sont remplacées, l’été, par les «Filles du roi». Marie, souvent malade, mobilise ses ressources intellectuelles pour laisser des traces de son travail linguistique : rédaction des dictionnaires ou grammaires en langues amérindiennes. Une partie de ces manuscrits a été brûlée lors de l’incendie de 1686 du monastère des ursulines de Québec, l’autre fut donnée à des missionnaires oblats partis pour le Grand Nord au XIXe siècle.
Conclusion: Ai-je réussi à vous montrer Marie Guyart de l’Incarnation comme une femme d’affaires? Trois grandes qualités : esprit pratique, déterminée et persévérante et femme de réseaux me sont apparues importantes dans ce registre. Qu’en pensez-vous et vous retrouvez-vous comme femmes d’affaires?
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